La journée s’annonce maussade.

À l’aube, un épais brouillard enveloppe la forêt et les champs avoisinants. Il tombe une pluie fine qui risque bien de durer toute la journée. Et il fait froid, à s’en geler les os!

La courageuse Marianne est déjà postée dans le fossé, devant la maison de monsieur Thibault. Cette fois-ci, il ne s’en réchappera pas comme ça, pense-t-elle.

Seule, aux aguets, elle attend avec patience la sortie de son vieil adversaire. Quelques automobiles circulent sur la route, les phares de nuit allumés. Bien que prudente, elle reste cachée bien au fond du fossé afin de ne pas être aperçue.

Dans la maison du suspect, rien ne semble vouloir bouger pour l’instant. Toutes les lumières sont encore éteintes, comme quoi monsieur Thibault est sans doute toujours au lit. En observant davantage les lieux, Marianne constate que le tracteur, qui était tout près du hangar, a été déplacé. Elle ne pourra plus s’y cacher en tentant de s’approcher des enfants, doit se dire le malfaisant vieillard.

Cette fois, la partie est loin d’être gagnée d’avance. Monsieur Thibault sera probablement sur ses gardes, mais il faut en finir une fois pour toute.

Tandis qu’elle observe toujours les lieux, concentrée à l’extrême, Marianne ne remarque pas qu’un individu s’approche d’elle, silencieusement par derrière. Elle n’est plus seule dans le fossé. Quelqu’un l’a trouvée.

Tout à coup, une main se pose sur son épaule. Marianne pousse un grand cri de panique. Sans attendre, elle bondit comme une fusée hors du fossé et, prête à livrer le combat de sa vie, se retourne pour voir son assaillant.

— CHUT! CHUT! Marianne! Ce n’est que moi! dit Charles, en tentant de la calmer. Ne crie pas comme ça, tu vas réveiller tout le voisinage! Pfiou! Tu as bien failli me faire mourir de peur, toi, avec un pareil cri de fauve...

— Te faire mourir de peur? Et comment crois-tu que je me sens présentement? J’ai l’air de prendre des vacances?

— Bon, bon, calme-toi et reviens te cacher ici. On va finir par nous remarquer...

Marianne rejoint Charles dans le fossé. Tous deux s’accroupissent à leur poste, dans l’espoir que personne n’aura été alerté par ce cri d’épouvante.

— Que fais-tu donc ici? demande Marianne. Tu devrais encore roupiller à cette heure-ci...

— Je n’ai pratiquement pas fermé l’oeil de la nuit, répond Charles. Je m’inquiétais trop pour toi. Plus j’y pensais et plus je me disais que tu courais vers ta perte en venant ici, seule, affronter ce brigand. J’en suis donc arrivé à la conclusion que tu avais besoin de moi. Alors, me voici!

— Et ton plâtre?

— Il va bien mon plâtre. Il est en parfaite santé!

— Ce n’est pas ça que je veux dire!

— Je sais bien! Je blaguais... Comme tu le vois, je l’ai emmailloté comme il faut avec une serviette de douche pour ne pas le mouiller. Et si notre mission devait mal tourner, je pourrais peut-être m’en servir pour nous défendre...

— Ah bon! Je peux te faire une confidence?

— Oui?!

— Pour être franche, j’étais certaine de te voir ici aujourd’hui... Tu tiens beaucoup trop à moi pour me laisser courir le moindre risque toute seule! Tu vois? J’ai même rapporté mes deux talkies-walkies dans mon sac à dos! Les filles sentent ça quand on les apprécie...

— Bah... Quand même! N’exagère pas trop, répond Charles d’un air détaché. Je suis ici tout simplement pour ne pas avoir de remords, voilà tout!

Au fil de la discussion, monsieur Thibault fait son apparition sur la galerie de sa maison. Il est toujours vêtu de la même façon mais a un air encore plus louche que d’habitude. De nouveau, il s’arrête à quelques occasions pour regarder autour de lui, puis poursuit son chemin vers l’étable. Cependant, cette fois, son regard s’attarde plus longuement vers le fossé, là où Marianne et Charles tiennent leur poste de surveillance.

— Nous aurons de la chance s’il ne vient pas voir si nous y sommes, chuchote le garçon soucieux.

Enfin, après quelques instants, il se rend vers son étable. Toutefois, avant d’y entrer, il se dirige plutôt vers le hangar, chose qu’il ne fait jamais. Aussi, contrairement à ses habitudes, il ouvre immédiatement le cadenas verrouillant la porte, puis retourne à l’intérieur de l’étable.

— C’est un piège! dit Charles gonflé à bloc. C’est un piège, ça! S’il croit que nous allons nous faire prendre de la sorte, il se trompe le pauvre monsieur...

— A-t-on vraiment le choix, Charles? répond Marianne d’un ton presque résigné. Si nous ne tentons rien, on pourra dire adieu à ces pauvres enfants enfermés là depuis plusieurs jours!

— Tu ne veux pas entrer là-dedans, quand même?!

— Je vais y aller, oui, parce que tu n’es vraiment pas en état de le faire. C’est à moi de faire vite avant qu’il ne revienne, c’est tout.

— Ah non! Ça ne va pas recommencer! Tu es étourdissante à la fin!

— Garde ton calme. Écoute-moi bien plutôt. Il faudra que tu sois particulièrement attentif à tout ce qui te semblera anormal dans les parages. Au moindre petit déclic, au moindre signe d’une présence inconnue, tu me lances une alerte dans le talkie-walkie. Je reviendrai aussi vite que je le pourrai.

Charles n’a pas le temps de répondre que Marianne est déjà en route vers la maison du vieillard. Après un premier arrêt sous la galerie, comme durant la première tentative, elle se cache derrière chaque buisson, à tour de rôle, pour se rapprocher progressivement du hangar. Avant d’y pénétrer, elle contacte Charles afin de s’assurer que rien ne cloche:

— Allô! Allô! On laisse tomber les codes; on n’a plus le temps. J’entre à l’intérieur pour y voir ce que je peux faire et je reviens au vol! À toi!

— Bien reçu, Marianne. Hé! Sois prudente... Je n’ai pas le goût de partir d’ici tout seul! À toi!

— Pas de problèmes, Charles. D’où je suis, je ne le vois même pas... J’y vais! À tout de suite! Terminé!

De son fossé, Charles voit son amie franchir courageusement et en toute hâte le seuil de porte de la cabane des malheurs. Pourvu qu’elle ne manque pas de temps, se dit-il.

Sitôt a-t-elle pénétré dans le hangar que Charles aperçoit monsieur Thibault quitter l’étable pour aller rejoindre Marianne dans le hangar! En y entrant, il referme la porte derrière lui et puis, plus rien! C’est le silence! Charles, déjà sorti du fossé, attend pendant de très longues secondes que Marianne se manifeste.

Pourtant, il n’en est rien. Peut-être est-elle cachée quelque part à l’intérieur, qu’elle ne peut parler parce qu’elle risque d’être entendue, que monsieur Thibault ne l’a finalement pas vue! Ou au contraire, peut-être l’a-t-il déjà attrapée et ligotée comme tous les autres enfants... L’attente est longue et pénible.

À l’intérieur, Marianne est effectivement prise au piège. Monsieur Thibault savait fort bien qu’on l’espionnait. Il avait d’ailleurs soigneusement tout manigancé pour mettre un terme aux visites des enfants.

— Alors ma petite! dit-il à Marianne, d’une voix rauque. On s’amuse à déranger les honnêtes citoyens? Ce n’est pas la première fois que je te vois m’observer du fossé. Il y a longtemps que je rêve de te mettre la main au collet, tu sais. Maintenant que c’est fait, on va régler ça une fois pour toutes! Je remarque que tu as un émetteur avec toi. Appelle donc ton petit copain pour qu’il vienne nous rejoindre. Nous devons discuter... entre adultes!

Marianne tente alors de fuir les lieux en passant à côté de l’homme. Cependant, cette fois, elle n’y arrive pas. Ayant prévu le coup, le vieillard parvient à lui bloquer l’accès à la sortie et lui agrippe le bras. Elle n’a plus aucun recours, si ce n’est d’espérer que des secours arriveront à temps pour la sauver.

— Allez! Je t’ai dit d’appeler ton ami, poursuit-il. N’ai-je pas été assez clair? Et surtout, sois convaincante!

À mi-chemin entre le hangar et la route, Charles se décide à quitter les lieux pour aller chercher de l’aide. Après avoir couru quelques mètres seulement, il reçoit un appel très étonnant de Marianne:

— Allô! Allô! Charles! Tu es là?

— Oui, je suis là. Que se passe-t-il? Tu vas bien?

— Oui, aucun problème! Tu peux même venir nous rejoindre; il n’y a pas de danger. Ton grand-père est même ici, avec nous. Lui et monsieur Thibault ont voulu nous jouer un bon tour, et ils ont réussi, n’est-ce pas? Viens, ton grand-père veut te voir. Il dit qu’il est caché ici depuis une bonne heure déjà!

Le garçon ne sait plus trop quoi penser. Est-il possible que grand-papa soit effectivement à l’intérieur du hangar, comme le prétend Marianne? C’est une possibilité à laquelle Charles n’aurait jamais songé. Avant de quitter la maison, tôt ce matin, il n’est évidemment pas allé vérifier si son grand-père dormait toujours dans sa chambre. Il lui est donc difficile de se faire une idée. Et puis, monsieur Thibault et lui se connaissent depuis longtemps. Si le vieillard aux allures louches n’a pas du tout l’air d’un farceur, grand-papa, en revanche, est tout à fait capable de concevoir un tel scénario.

Malgré tout, Charles reste là, figé, en tentant de faire un peu de ménage rapide dans son esprit.

— Et les enfants alors? répond-t-il enfin à Marianne. Nous les avons bien entendus, ces enfants. Où sont-ils?

— Ils sont ici, eux aussi. Ils sont quatre. Ce sont les petits-enfants de monsieur Thibault. Il y en a un qui s’appelle Philippe, une autre Stéphanie, et deux autres filles dont je ne connais pas encore les noms... Allez! Viens donc nous rejoindre!

— D’accord Marianne. J’arrive. Mais auparavant, j’aimerais bien que tu prêtes ton talkie-walkie à grand-p’pa. Je voudrais lui dire un mot...

La communication est alors coupée. Marianne ne répond plus. Charles entretient toujours des doutes sur les intentions de monsieur Thibault mais la voix de Marianne n’avait rien de celle d’une fille prise en otage. Il décide donc finalement de se rendre à son tour au hangar où tout ce beau monde est supposé l’y attendre.

Arrivé devant la porte, il l’ouvre lentement, par précaution. Toutefois, malgré toute sa prudence, quelqu’un lui saisit rapidement le bras et le force à entrer à l’intérieur. La porte se referme avec vigueur; monsieur Thibault est là, seul avec Marianne.

Charles est mort de peur. En jetant un bref coup d’oeil dans le hangar, il ne voit pas de traces de son grand-père, pas plus que de celles d’enfants kidnappés. En fait, la seule chose qu’on peut remarquer en entrant dans ces lieux, c’est le désordre monumental qui y règne. Que de vieilleries, toutes aussi poussiéreuses les unes que les autres, pour un si petit endroit!

— Alors, les jeunes! Il est temps de me dire ce que vous faites ici, dit monsieur Thibault d’un ton plus que ferme.

Marianne et Charles se regardent sans répondre. Les deux enfants sont au bord des larmes et n’osent pas parler de peur d’empirer leur sort.

L’homme insiste pourtant:

— Je veux savoir pourquoi vous m’espionnez... Dois-je me montrer plus ferme?

Personne ne tient évidemment à ce que monsieur Thibault se fâche. N’ayant plus rien à perdre, Charles prend son courage à deux mains et se décide à répondre:

— Nous savons fort bien que vous cachez ici des enfants que vous avez vous-même kidnappés il y a plusieurs jours maintenant. Laissez-nous partir d’ici avec eux et nous ne parlerons de toute cette histoire à personne. Vous avez notre parole.

— Des enfants, tu dis?

— Oui, très bien! Des enfants, renchérit Marianne. Par moment, nous pouvions même les entendre du fossé, malgré que vous les teniez bâillonnés.

— Alors, vous savez tout à propos de ces enfants que je garde ici, dit le vieillard en se frottant le menton.

En entendant ces mots, Marianne et Charles prennent de plus en plus d’assurance. Finalement, ils ne s’étaient pas trompés!

— Et je présume que vous voulez les voir maintenant, ces enfants?

— Bien entendu! Et tout de suite! de dire alors Charles plus audacieux que jamais.

— Très bien. Vous avez gagné! De toute manière, je n’aurais pu les cacher plus longtemps. Ils sont derrière ces piles de grosses caisses, juste là. Vous pouvez aller les retrouver. Ils sont libres maintenant.

Sans perdre de temps, ils se précipitent derrière les caisses qui ont servi de prison pour ces pauvres enfants. Les otages sont bien là, couchés sur de la paille, mais...

— Des cochons! dit Charles stupéfait. Nous sommes venus sauver des petits cochons! Mon Dieu! Marianne... Comme nous sommes idiots! Ces chers enfants que tu entendais de la route n’étaient qu’une portée de petits cochons bien roses. Qu’est-ce que nous venons de faire...

En souriant, Marianne se tourne vers le vieil homme:

— Eh bien! En tout cas, ils ont l’air d’avoir bien été traités vos enfants, monsieur Thibault! Ils ont bonne mine. Ils sont même tout joufflus!

Le propriétaire des lieux, lui, ne rit pas. Au contraire, il se demande bien maintenant de quelle façon les deux enfants pourront se racheter pour tous les inconvénients causés.

— Il me vient une idée, les enfants! lance-t-il alors plus joyeusement. Vous voyez ces charmants petits cochons? J’ai accepté de les recueillir ici après que leur mère soit morte en les mettant au monde. Vous savez, moi, les cochons, ce n’est pas mon fort... Puisque vous semblez si soucieux du bien-être des animaux en général, je suis certain que vous accepterez avec plaisir de les garder avec vous! En compagnie de deux jeunesses remplies de bonnes intentions comme vous, je suis convaincu que ces jolis petits cochons seront entre bonnes mains!

Marianne et Charles se regardent en grimaçant. Monsieur Thibault vient à toute fin utile de leur clouer le bec!

— À vrai dire, chers amis, vous n’avez pas vraiment le choix, poursuit-il. Vous devenez à l’instant les nouveaux parents adoptifs de ces merveilleux petits cochons. Donnez-moi donc vos numéros de téléphone, que je prévienne vos parents... Je suis sûr qu’ils seront d’accord avec moi pour que vous répariez vos torts...

— Ça n’a aucun sens tout ça! dit Marianne absolument consternée. Tu me vois toi, Charles, en train d’apprendre à un cochon à donner la patte?

— Ce n’est rien, Marianne, répond-t-il. Imagine le voyage que je ferai lorsque j’en aurai deux ou trois sur les genoux, dans la voiture de mes parents, de Rimouski à Laval! Ah! Misère!


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