Le sourire est vite revenu sur les visages des trois cavaliers. Avec les années, Charles a appris à ne pas tenir rancoeur à son grand-père, même si son humour n’a parfois rien de trop drôle. Quoi de mieux, d’ailleurs, qu’une belle balade à cheval pour oublier les petites disputes.

Comme Charles a maintenant l’habitude de monter à cheval, c’est lui qui passe devant. C’est d’ailleurs sur le dos de Princesse, sa jument préférée, qu’il guide ses partenaires de promenade.

Marianne restera pour sa part derrière lui. Puisqu’elle n’en est qu’à ses débuts en équitation, elle a hérité de Gaillard, de loin le cheval le plus calme de toute l’écurie, mais aussi le plus gourmand.

Grand-papa ferme la marche, accompagné de sa fidèle amie Furie. Il a toujours été un mordu des chevaux, au point de presque en faire son unique sujet de conversation. Même s’il a acquis, au fil des ans, de très grandes connaissances en la matière, plusieurs apprécieraient, de temps à autres, de pouvoir simplement lui parler de la pluie et du beau temps!

En accompagnant le vieillard pour cette promenade, Marianne et Charles ne se rendent pas compte à quel point ils lui font plaisir. En leur compagnie, il goûte chaque instant passé dans le calme de la nature.

Marianne, par contre, n’est pas tout à fait certaine d’apprécier sa première expérience. À vrai dire, ce qui l’embête, c’est de constater qu’elle n’a aucun contrôle sur Gaillard. Le cheval ne se gêne pas, en effet, pour arrêter prendre quelques bouchées de cette succulente herbe fraîche rencontrée au hasard des sentiers.

Charles et grand-papa trouvent la blague bien bonne d’ailleurs. L’année dernière, c’est à grand-maman qu’ils avaient réservé le même tour. La pauvre dame avait perdu patience envers Gaillard qui continuait de s’empiffrer malgré tous ses efforts pour lui faire entendre raison. Elle avait finalement décidé de revenir à la maison à pied, laissant le glouton sous la responsabilité de son mari et de Charles!

— Il n’y a absolument rien à faire avec lui! dit Marianne avec un air de dégoût. Je tire de toutes mes forces sur les rênes de ce bouffeur de pelouse mais il ne lève même pas le nez... Je crois que je vais retourner à la maison à pied. J’en ai assez de devoir exercer mes biceps avec lui!

— Ah non! Ma fille! répond grand-papa, d’un ton ferme. L’an dernier, ma femme a elle aussi perdu patience et j’ai dû ramener moi-même Gaillard à l’écurie. Attends, je vais le faire bouger, moi, ton grand paresseux!

Grand-papa fait avancer Furie tout juste à côté de Gaillard. Malgré leur présence, le cheval ne daigne toujours pas lever la tête et poursuit son repas. Voyant qu’il n’obtiendra pas la collaboration voulue, il se penche discrètement vers le cheval récalcitrant. Puis, sans avertissement, il lui donne une toute petite tape sur la croupe. Surpris, et sans doute insulté, Gaillard se remet aussitôt à marcher.

— Comme tu vois, Marianne, il faut parfois être un peu plus persuasif avec ces bêtes-là, surtout quand elles font semblant de ne rien comprendre, dit le grand-père.

La température devient de plus en plus chaude. “Heureusement que la promenade a lieu en forêt, se disent-ils, sinon nous aurions dû retourner plus tôt à l’écurie”.

— Ah! Il fait une de ces chaleurs... Est-il vraiment nécessaire que je porte cet énorme casque de hockey sur ma tête? questionne Marianne, visiblement agacée.

— Tu n’as en réalité pas le choix, Marianne, répond le grand-père. C’était la condition à respecter pour que tes parents acceptent que tu partes avec nous, et avec raison d’ailleurs. Tu sais, même avec la meilleure monture du monde, on ne sait jamais quand un incident va se produire.

Presque au même moment, un violent coup de fusil se fait entendre dans la forêt. La détonation est si forte, si brutale, qu’elle ne peut pas venir de bien loin. Le tireur, un braconnier, vient d’abattre un chevreuil tout près du sentier où se trouvent les jeunes et leur aîné.

Les chevaux, apeurés, bondissent littéralement dans les airs. Tant bien que mal, Marianne et grand-papa réussissent à rester en selle et à garder le contrôle de leurs bêtes. Charles, moins chanceux, n’a pas le temps de réagir. Il est aussitôt projeté dans les airs. Avant de toucher le sol, en tentant d’amortir le choc, il place ses bras devant lui. Toutefois, sous la force de l’impact, il ne peut parer à l’inévitable: c’est la fracture!

Il pousse alors un grand cri de douleur que même le braconnier doit certainement entendre. Le genre de cri qui vous fait claquer des dents et qui donne des frissons sur tout le corps. Grand-papa et Marianne sautent le plus vite possible de leurs montures mais n’y peuvent rien. La blessure est vraiment évidente; le bras de Charles a même une bosse inhabituelle.

La douleur est trop intense pour tenter de faire remonter le garçon sur son cheval. Il faudra donc revenir à pied à la maison, ce qui ne fera qu’étirer encore davantage ses souffrances.

Sur le chemin du retour, grand-papa tente de changer les idées de son petit-fils en lui racontant plusieurs des bonnes vieilles histoires qu’il aimait tant, mais en vain. Le mal envahit ses esprits.

Marianne, qui jusqu’ici s’était toujours donné des airs de dure, est compatissante comme jamais. Tout au long du retour, elle marche aux côtés de son copain, tente de le réconforter en lui touchant délicatement l’épaule, mais n’ose rien lui dire. Elle a bien trop peur de se mettre à pleurer elle-même.

À leur arrivée à la maison, grand-maman est aussitôt prévenue par Marianne de l’incident qui vient de se produire. Pendant ce temps, grand-papa s’occupe en toute vitesse de retourner les chevaux dans l’écurie et de leur retirer leurs selles. Sans perdre un instant, tout le monde prend place à l’intérieur de la camionnette, y compris Marianne qui était incapable de retourner chez elle dans de telles circonstances.

Cette fois, quelques minutes suffisent à grand-papa pour mener son véhicule jusqu’à l’hôpital. Lui qui a toujours conduit sa camionnette à la vitesse d’une tortue a fait, cette fois-ci, exception à la règle.

Charles est impressionné par la vitesse soudaine de son grand-père au volant. Malgré la douleur, et à la grande surprise de tous, il se permet même de lui lancer une blague en grimaçant encore:

— Enfin grand-p’pa! Tu l’as finalement trouvé ce fameux accélérateur! J’avais fini par croire que ce n’était qu’une pièce d’équipement en option sur ce modèle de camionnette!

Une fois arrivé à l’hôpital, le diagnostic du médecin confirme ce que tous savaient déjà: la blessure au bras droit du garçon est importante. En fait, les radiographies révèlent qu’il a subi deux fractures: l’une au poignet et l’autre à l’avant-bras. Charles doit être anesthésié afin que l’on remette les os bien en place et qu’on lui prépare un plâtre qui recouvrira le bras en entier.

— Viens Marianne. Nous allons te reconduire chez toi, dit grand-maman. Il faudra attendre sans doute quelques heures avant que Charles ne se réveille.

— Oh non! Merci beaucoup, répond-elle, mais je préfèrerais rester ici et attendre avec vous. Je suis sûre qu’il aimerait me voir avec vous en se réveillant...

— Je crois effectivement que tu as raison, commente grand-papa. Si tes parents n’y voient pas d’objection, il nous fera plaisir de t’inviter pour le lunch à la cafétéria, le temps que notre Charlot reprenne ses esprits.

Après trois heures d’attente environ, Marianne et les grands-parents de Charles sont invités à entrer dans la salle de réveil. Le garçon doit en effet revenir à lui d’ici peu.

Marianne se place tout près de lui, appuyée à la tête du lit, pour être certaine de ne rien manquer du réveil de son ami. Progressivement, les paupières de Charles se mettent à bouger.

Finalement, il est réveillé. Comme ses yeux ne fixent d’abord personne en particulier, ni un objet quelconque, on devine qu’il n’a pas tout à fait recouvré ses esprits.

— Salut Charles! C’est moi, Marianne. Je suis contente de voir que tu vas mieux. Comment te sens-tu?

Curieusement, Charles ne répond pas immédiatement aux questions qu’on lui pose. Lui aurait-on administré une dose trop forte d’anesthésique? Serait-il possible qu’il dorme encore même s’il a les yeux bien ouverts? Marianne, en particulier, est déroutée par l’absence d’esprit prolongée de son camarade.

— Voyons, Charles! ajoute-t-elle. Tu ne vas tout de même pas nous faire croire que tu ne me reconnais pas... C’est moi, Marianne! M-A-R-I-A-N-N-E! Le petit gars manqué qui fait du vélo!

Tout doucement, les yeux de Charles finissent par se tourner vers Marianne, nerveuse, qui a soudainement l’impression de devenir blême. Grand-maman et grand-papa se montrent inquiets eux-aussi. Ils s’approchent un peu plus du lit dans l’espoir qu’ils seront reconnus.

En grimaçant encore quelque peu, Charles finit par prononcer faiblement quelques mots:

— Ah... Mes amis... Mathieu, Sarah, Alexandre... Comme vous êtes gentils d’être venus à mon anniversaire!

— Mon doux Jésus! Mémé! Il a reçu un coup sur la tête, dit grand-papa, tout simplement pris de panique. Il perd la boule, notre Charlot!

Grand-maman reste figée, la bouche ouverte. Elle n’arrive même plus à bouger tellement elle est prise par surprise. De son côté, Marianne s’éloigne de quelques pas du lit, au cas où Charles la prendrait pour le gâteau d’anniversaire!

— Écoute, mon garçon, ajoute le grand-père. Reste ici bien sagement. Je vais aller voir s’il n’y aurait pas un médecin dans les parages qui pourrait venir te voir, juste pour vérifier si tu n’aurais pas besoin d’un certain ajustement... mécanique!

— C’est vraiment très gentil de ta part, répond aussitôt Charles, avec plus de vigueur cette fois. En même temps, pourrais-tu demander s’il n’y aurait pas de crème glacée au chocolat dans cet hôpital? Je crois avoir un petit creux, juste là!

Les grands-parents se regardent en se grattant la tête. Ils ont tous deux l’étrange sentiment d’avoir été bernés.

Marianne, elle, fronce les sourcils en se tenant la tête de ses deux mains:

Il nous a monté un bateau, le sacripant! Ce sont les deux bras qu’il aurait dû se casser!

Charles ne peut se contenir davantage et éclate de rire. Jamais il n’aurait cru qu’ils mordraient autant à l’hameçon.

— Tu mériterais que je commence à m’entraîner au lasso chaque jour à partir de maintenant, dit le vieil homme presque sérieux. Sacré chenapan, va!

Tout le monde se sent finalement soulagé de constater que Charles a repris du mieux. Toutefois, pour le reste de ses vacances, il devra apprendre à vivre avec un beau plâtre tout neuf qu’il trouvera sans doute plutôt encombrant.

Pendant le retour à la maison, grand-papa a repris ses bonnes vieilles habitudes de conduite au super ralenti. Assise à l’arrière de la camionnette, à côté de Charles, Marianne lui avoue qu’il l’a grandement impressionnée:

— Je n’en reviens pas encore, Charles! Tu n’as même pas pleuré! Moi, je suis certaine que j’aurais perdu connaissance s’il m’était arrivé la même chose... Je t’avais mal jugé la première fois que nous nous sommes rencontrés. Tu es vraiment un gars courageux!

Pourtant, par cent fois, Charles a réellement eu le goût de pleurer. Mais parce que Marianne était à ses côtés, il a réussi, difficilement, à retenir ses sanglots.

En constatant qu’il a bel et bien impressionné Marianne, il en rajoute un peu:

— En réalité, Marianne, ça ne me faisait pas si mal que ça, tu sais... J’en ai déjà vu d’autres!

— Je veux que tu saches que j’ai vraiment été fière aujourd’hui d’être ton amie, ajoute-t-elle à voix basse. Comme c’est dommage que tu aies maintenant ce plâtre. Demain matin, je devrai retourner seule chez le père Thibault pour tenter de délivrer ses otages... Avec ton plâtre, ce serait beaucoup trop dangereux pour toi, malgré tout ton courage! Mais ça ne fait rien. Moi aussi j’en ai vu d’autres...

Charles préfère ne pas répondre. En regardant à l’extérieur, par la fenêtre, il se demande en effet comment Marianne pourra déjouer seule les plans diaboliques de monsieur Thibault, sa femme et son monstre de chien. Elle risquera peut-être sa vie!

Comment peut-on espérer se rendre utile avec seulement un bras en santé devant pareils adversaires? Charles est confus.

La nuit sera longue...


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