Marianne et Charles ne savent trop comment réagir à leur aventure chez monsieur Thibault. Doivent-ils se compter chanceux d’avoir pu quitter les lieux sains et saufs? Devraient-ils plutôt se sentir peinés pour les enfants qu’ils ont laissés là, enfermés dans le hangar?

Peu importe, ils sont peu fiers du résultat obtenu. Pire, il y a fort à parier que leur suspect sera sur ses gardes à l’avenir, chaque fois qu’il sortira de chez lui. Maintenant qu’il les a vus de très près, il n’aura aucun mal à les reconnaître si l’occasion se présente de nouveau.

Devant son grand-père, Charles tente de cacher son inquiétude. S’il fallait qu’il apprenne ce qui vient de se passer!

— Vous avez un air curieux, les enfants, dit grand-papa. On dirait qu’un ours vous a pourchassés! Ha! Ha! Ha!

— Qu’est-ce qu’on lui dit? chuchote Charles à l’oreille de Marianne.

— Rien! Absolument rien! En tout cas, pas la vérité, réplique-t-elle. Dis n’importe quoi, quelque chose d’ordinaire... Que tu te sens très fatigué parce que nous avons fait beaucoup de sport par exemple.

— C’est exact, grand-p’pa, répond Charles d’un ton sûr. Nous avons rencontré quelque chose comme un ours sur la route. Quand il a appris que j’étais ton petit-fils, il a voulu me dévorer tout rond. Il doit bien te connaître, celui-là! C’est un excellent stimulant quand on fait la course, un ours!

Tout le monde se met alors à rire. Le grand-père apprécie l’humour de Charles. Les enfants, eux, sont soulagés de n’avoir pas plus de détails à lui fournir.

— À propos, ajoute grand-papa, moi aussi j’aimerais bien m’entraîner un peu ce matin, mais j’aurais besoin de ton aide, Charles. Ensuite, si cela vous intéresse, toi et Marian, je pourrais vous prêter deux chevaux et nous irions faire une balade dans les sentiers.

Charles a des doutes; il hésite avant de répondre. Avec toutes les mésaventures qui se produisent chaque fois qu’il accepte d’accompagner son grand-père, il y a de quoi craindre le pire. Pourtant, à ses côtés, Marianne est déjà tout excitée à l’idée de monter à cheval pour la première fois.

— Je ne sais pas ce que Charles en pense mais moi j’accepte! lance-t-elle aussitôt. La journée est encore jeune. Ça nous changera les idées.

Charles regarde Marianne d’un air étonné. Aurait-elle déjà oublié les enfants désespérés dans le hangar? Voyant que son camarade est perplexe, elle le rassure à l’oreille:

— Nous ne pouvons plus rien pour les enfants aujourd’hui, mais nous serons de retour dès demain matin, tu peux en être sûr. Pour l’instant, mieux vaut nous changer les idées, n’est-ce pas?

Après quelques instants d’hésitation, Charles finit par accepter, à contrecœur, sachant fort bien que le tout risque encore une fois de mal se terminer.

— Très bien, les gars, dit le vieil homme, mais j’aimerais que Marian demande d’abord la permission à ses parents avant de monter à cheval. Ce ne sont pas des bicyclettes que je vais vous prêter. Marian, tu diras aussi à tes parents que je vais te faire porter un casque protecteur. Ça les rassurera sûrement.

Ils entrent donc à l’intérieur de la maison, le temps de permettre à Marianne de passer son coup de fil. Charles en profite pour faire une petite mise au point avec son grand-père:

— Grand-p’pa, cesse d’appeler Marianne “mon gars”! Marianne n’est pas un garçon, c’est une fille!

Pendant une fraction de seconde, le grand-père sourit, croyant que son petit-fils lui fait une blague. Puis, constatant que Charles ne rit pas du tout, il finit par réaliser qu’il s’était effectivement mépris au sujet de Marianne.

— Une fille?! Mon Dieu! Elle doit bien me prendre pour un vieil idiot! dit-il avec regret. J’ai pourtant voulu me montrer gentil avec... elle. J’ai beau la regarder encore, ce n’est pas évident! Dans mon temps, les filles ne portaient pas de casquette. Elles avaient les cheveux longs et portaient plutôt de belles robes en dentelles. Les temps ont bien changé...

— Tu sais, grand-p’pa, elle est un peu habituée de passer pour un gars maintenant. Je me suis fait prendre moi aussi. Ça l’a un peu insultée, mais elle a vite retrouvé sa bonne humeur par la suite. À partir de maintenant, si tu désires vraiment t’en faire une amie, parle-lui donc au féminin. Ça vaudra mieux ainsi.

Peu après, Marianne est de retour avec une bonne nouvelle:

Si vous pouvez me garantir que je ne risque rien, mes parents sont d’accord, mais seulement s’il n’y a aucun danger...

— Tu n’as absolument rien à craindre, ma fille! Ce n’est pas dans mes habitudes de me lancer dans des aventures abracadabrantes, répond grand-papa.

— Moi non plus, cher monsieur, ajoute Marianne. Si vous saviez à quel point je suis prudente dans toutes les circonstances...

Charles garde le silence; il préfère ne rien dire. Il sait fort bien que son grand-père et Marianne se mentent mutuellement. En réalité, il n’a jamais connu de personnes plus imprudentes que celles-là. Et en plus, il a l’étrange impression d’être celui qui paie constamment pour leurs imprudences.

Les enfants et le grand-père se dirigent donc vers l’écurie.

— Nous allons d’abord seller Furie, précise le vieil homme. C’est d’elle dont j’ai besoin pour m’entraîner un peu, tout juste quelques minutes. Ensuite, nous pourrons préparer Princesse et Gaillard avant la balade dans les sentiers.

Tous pénètrent à l’intérieur de l’écurie. On sort Furie de son parc pour la conduire à l’extérieur. Avant de lui mettre la selle sur le dos, Charles la brosse avec douceur jusqu’à ce que son poil reluise au soleil. Furie est véritablement une belle bête racée. Grande et musclée, elle a permis à grand-papa de remporter de nombreux prix lors de divers concours d’équitation western.

Pendant ce court toilettage, Marianne reste un peu à l’écart des autres. La taille impressionnante de la jument et surtout l’odeur qu’elle dégage n’ont rien de trop attrayant à première vue.

— Tu sembles beaucoup plus courageuse avec ton vélo, lance Charles à la blague.

— Je n’ai pas peur... Ce n’est que de la prudence! J’attends un peu qu’elle s’habitue à moi avant de m’en approcher davantage, pour ne pas l’effrayer...

— Ouais-ouais-ouais! Je n’en doute pas un instant, réplique-t-il. J’imagine qu’un cheval de cette taille a certainement plus peur de toi qu’un éléphant d’une souris! Ha! Ha! Ha!

— Tu apprendras, Charles de Laval, que monter à cheval n’a rien de trop effrayant pour une fille habituée aux gros efforts physiques. Je ne m’arrête pas toutes les dix secondes quand je monte une côte en vélo, moi!

Avant que les taquineries ne tournent au vinaigre, le grand-père s’interpose de façon à calmer les esprits:

— Et si on allait dans le champ, pour que je vous fasse une démonstration du savoir-faire de Furie! Il y a longtemps qu’elle ne participe plus à des concours mais elle a gardé la forme, vous savez! Toi, Charles, tu pourras d’ailleurs m’aider pour cette démonstration. Après, nous irons tous en balade!

— À propos de ce service dont tu m’as parlé, grand-p’pa, je ne sais pas encore en quoi il consiste. Je n’ai pas peur, tu le sais, mais ça m’inquiète toujours un peu de ne pas savoir dans quelle galère tu me fais monter...

— Tut! Tut! Tut! Tu t’en fais encore pour rien, réplique aussitôt grand-papa. Un jeune homme comme toi va prendre plaisir à participer à cette petite démonstration. Tu ne voudrais quand même pas décevoir Marianne? Va simplement te placer dans le milieu du champ et attends mes instructions pour la suite.

Charles regrette déjà d’avoir accepté de coopérer à la démonstration. En fait, sa plus grande crainte est justement que tout ça tourne au cirque. Comme il en a presque l’habitude maintenant, il finit par marcher timidement vers le milieu du champ.

— Qu’allez-vous lui faire faire, monsieur? demande Marianne, assise sur la clôture.

— Bah! Rien de vraiment difficile. Tu vois ce câble attaché à la corne de ma selle? On appelle ça un lasso. Les cowboys s’en servaient beaucoup, dans l’ouest, pour attraper du bétail. Furie et moi avons été de grands champions au lasso il y a longtemps. Aujourd’hui, j’ai le goût de me remémorer de bons souvenirs, avec la collaboration de Charles.

— Vous allez l’attraper au lasso?

— Eh bien, en réalité, j’ai d’abord eu l’idée de demander à monsieur Thibault la permission de le faire dans l’un de ses champs, avec ses veaux. Puis, en y repensant bien, je me suis dit que ses bêtes seraient mortes de peur en me voyant foncer vers elles sur mon cheval.

— Et Charles, lui? Il n’aura pas peur, vous croyez?

— Voyons ma grande... Charles n’a peur de rien! Il vient de la ville, là où il se passe des choses bien plus horribles que de voir un magnifique cheval s’amener vers vous en galopant!

Pendant ce temps, Charles est arrivé au beau milieu du champ et se demande bien de quoi peuvent discuter son grand-père et Marianne. D’où il est, il lui est en effet impossible d’entendre leurs propos, ce qui n’a rien de bien rassurant, pense-t-il avec raison.

— Et maintenant, grand-p’pa? crie-t-il de manière à s’assurer d’être bien entendu. Qu’est-ce que je fais?

Le grand-père est visiblement amusé par l’exercice qui s’en vient. Après avoir lancé un clin d’oeil à Marianne, il commande à sa monture de se retourner en direction de son petit-fils et crie de toutes ses forces:

— Cours, mon Charlot! Cours le plus vite que tu le peux! J’arrive!

Seul, presque perdu au milieu de ce champ immense, Charles n’est pas sûr d’avoir bien compris le message. Toutefois, en apercevant le cheval s’amener vers lui comme une locomotive, il constate avec stupeur que c’est lui le veau! Il n’a donc plus qu’une idée en tête: sauver sa peau!

Il se met alors à courir comme un déchaîné, en espérant arriver à traverser de l’autre côté de la clôture la plus proche avant que le quadrupède ne le rejoigne. Pendant sa fuite, il en arrive même à se demander s’il aime toujours autant les animaux, eux qui, dans la même journée, l’ont pourchassé à deux occasions déjà.

De sa clôture, Marianne assiste au spectacle d’un regard presque horrifié. Elle préfère de beaucoup tenir le rôle de spectatrice plutôt que celui de participante. Elle est cependant impressionnée par la vitesse déployée par son camarade. Finalement, ces vacances passées à Rimouski auront fait beaucoup de bien à Charles puisqu’il aura eu l’occasion de se mettre en forme!

Le cheval gagne rapidement du terrain. Alors qu’il n’est plus qu’à environ 50 mètres de son petit-fils, grand-papa se met à faire tourner le lasso au-dessus de sa tête. Il a beau avoir vieilli, avec les années, il est tout de même encore habile, le cowboy!

Une fois rendu à quelques mètres de Charles, grand-papa lance enfin son lasso vers lui. Dans un geste digne des plus grands récits du Far West, il parvient fort habilement à faire passer le lasso autour du garçon. Furie, qui n’avait pas participé à la capture de bétail depuis longtemps, prend son travail très au sérieux. Elle arrête tout de suite sa course et veille à ce que Charles ne puisse s’enfuir en gardant le lasso bien tendu. Malgré tous ses efforts, il n’arrive tout simplement pas à se défaire du câble: c’est la fin de la démonstration.

En posant le pied à terre, grand-papa se félicite d’avoir pu faire mouche à son premier essai:

— Que de souvenirs! Je ne croyais pas pouvoir encore le faire après tant d’années... Il faut dire que Furie est vraiment la meilleure jument de la région! J’avoue que tu n’étais pas un mauvais veau toi non plus...

Cette fois, le grand-père est allé trop loin. Pendant qu’il retire de son corps le lasso qui l’empêchait de s’éloigner, Charles ne se donne pas la peine de répondre. Il ne le regarde même pas. Sans broncher, il retourne d’un pas décidé vers la clôture où l’y attend Marianne.

Les deux jeunes quittent aussitôt les lieux sans même saluer grand-papa qui, à son tour, reste seul au milieu du champ, son cheval à ses côtés. En constatant qu’il n’a intéressé personne par son spectacle, il finit par avoir honte de ce qu’il a fait.

“On a beau vieillir et croire qu’on a atteint la sagesse... Il nous arrive tous, un jour ou l’autre, de commettre une erreur qui nous fait retomber sur terre” se dit-il, en regardant Furie brouter l’herbe fraîche autour d’elle.

Pendant une bonne demi-heure, grand-papa reste seul, au champ, à méditer sur sa gaffe. Pendant ce temps, Marianne et Charles sont retournés à la maison. Tout en buvant un verre de jus d’orange en compagnie de grand-maman, ils finissent par tout lui raconter, en se gardant bien de vouloir se venger. Après tout, grand-papa a peut-être fait une gaffe très désagréable, mais il est toujours le même vieil ami que Charles affectionne tant.

— Ah! Je me doute bien de ce qu’il a pu faire, ton grand-père, dit grand-maman. Avec lui, il faut s’attendre à tout. Comme je le connais, dès son retour, il voudra se faire pardonner... Il t’aime tellement, tu sais.

— Je sais grand-m’man. Je sais...

Presque au même moment, grand-papa entre dans la maison. Un silence complet règne autour de la table où prennent place les enfants et la grand-mère. Personne n’ose regarder dans les yeux de l’autre de peur de pouffer de rire.

Grand-papa, lui, n’a pas le coeur à rire. En gardant ses yeux fixés sur le bouquet de fleurs sauvages qui décore la table de la cuisine, il s’adresse aux enfants d’un ton solennel:

— Charles, Marianne, il y a longtemps que je n’avais pas eu l’air aussi bête qu’aujourd’hui. Toute cette farce aurait pu mal se terminer. Je m’excuse sincèrement... et je vous aime beaucoup.

Tout doucement, sans faire de bruit, Charles se lève de sa chaise pour rejoindre son grand-père. Le prenant par le cou, il l’embrasse tendrement sur la joue. Grand-maman, assise tout près, arrive mal à dissimuler les quelques larmes qui coulent de ses yeux.

La faute était pardonnée, depuis longtemps déjà.

— Grand-p’pa, tu sais quoi? dit Charles subitement, en retrouvant le sourire.

— Euh... Non! Quoi?

— Et si nous allions la faire cette balade!


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