Cette culture qui a disparu

En 1995-96, la tenue des États généraux sur l'éducation confirmait l'importance de l'éducation physique dans le développement intégral des jeunes et, par le fait même, dans le système québécois d'éducation. La réforme que nous vivons présentement a aussi permis d'actualiser le programme disciplinaire en éducation physique en le bonifiant d'un volet santé. Pour appuyer cette préoccupation majeure des Québécoises et Québécois, le domaine général de formation "Santé et bien-être" a été intégré au Programme de formation de l'école québécoise et interpelle tous les intervenants du milieu.

La table étant mise pour une reconnaissance officielle de l'apport de l'éducation physique et à la santé dans le développement et la formation des jeunes, il était facile d'espérer voir augmenter de manière significative le temps alloué à son enseignement dans les écoles du Québec. Or, comme on le sait, la situation fut bien différente avec l'entrée en vigueur de la réforme. L'incohérence entre les valeurs énoncées et celles qui, dans les faits, sont supportées par un temps d'enseignement significatif risque, à nos yeux, de produire des résultats extrêmement négatifs pour notre avenir collectif.

Dans le Programme de formation de l'école québécoise, le ministère de l'Éducation définit la mission de l'école en regard de la santé et du bien-être de la manière suivante:

"L'école a un rôle important à jouer à cet égard, notamment en ce qui a trait à la compréhension des enjeux liés à la santé et au bien-être et à l'adoption de saines habitudes de vie. Elle doit assurer aux élèves un environnement sécuritaire et favorable à leur épanouissement personnel et affectif et mettre à profit toutes les occasions de bouger (1)."

Ces occasions de bouger, ce sont les récréations, les périodes libres du midi et les activités parascolaires. À cet égard, la prétention du MÉQ est claire:

"Cette responsabilité déborde largement le cadre des seules interventions propres au programme d'éducation physique et à la santé; elle requiert une action concertée de l'ensemble du personnel, en collaboration avec les parents, les professionnels de la santé, les responsables de l'aménagement des milieux de vie et tout autre intervenant du milieu scolaire ou communautaire (2)."

Ce discours du MÉQ a de quoi étonner. Lorsqu'on en vient à privilégier les "occasions de bouger" au détriment des activités d'enseignement encadrées par des éducateurs physiques légalement qualifiés, on témoigne en fait d'une bien mauvaise connaissance à la fois du milieu et de la valeur éducative d'un cours d'éducation physique et à la santé.

Il est effectivement sain de bouger régulièrement. Les quelques minutes de liberté à la disposition des jeunes à l'école permettent donc à plusieurs d'entre eux de se détendre et d'oublier, le temps d'une pause, les exigences du travail de classe. Ce temps mis à leur disposition est néanmoins de courte durée et souvent mal utilisé.

Si une récréation dure généralement 15 minutes, il faut inclure dans ce laps de temps quelques minutes pour quitter la salle de classe, passer au vestiaire, puis aux toilettes. Une fois toutes ces étapes préliminaires complétées, les élèves les plus chanceux pourront bénéficier d'une dizaine de minutes pour s'adonner à une quelconque activité physique, mais aussi pour jouer au yoyo, pour bavarder ou même se bagarrer. À ce stade, l'adoption de saines habitudes de vie à laquelle fait référence le Programme de formation n'est pas nécessairement évidente.

Les activités parascolaires pourraient quant à elles remédier en partie au problème de sédentarité des jeunes puisqu'elles se déroulent à l'école, en des lieux accessibles et souvent tout à fait gratuitement. Malheureusement, ces activités ont petit à petit été délaissées par bon nombre de jeunes. Ceux qui y adhèrent toujours sont, pour la plupart, des jeunes déjà actifs qui, dans certains cas, font même partie de clubs sportifs organisés. Ce sont les autres élèves qu'il faut atteindre, ceux qui sont inactifs, ceux qui ont oublié.


Plan de réussite... académique

Le plan de réussite dont on nous parle avec substance depuis quelques années est un autre exemple de l'orientation intellectuelle des valeurs que préconise le ministère de l'Éducation dans sa réforme. Si l'intention est fort louable, puisqu'elle vise la réussite du plus grand nombre d'élèves, elle a par contre l'inconvénient de considérer la réussite éducative uniquement en fonction des résultats académiques des élèves. En outre, dans le cadre de ce plan de réussite, une école aura rempli ses obligations envers le MÉQ si elle parvient à réduire son taux de redoublement (pourcentage d'élèves avec au moins une année de retard) au niveau préalablement déterminé par son conseil d'établissement.

Dans nos conversations de tous les jours, en parlant d'un individu ayant réussi dans la vie, on fait souvent référence à son succès professionnel ou financier, mais aussi à sa capacité de gérer sa vie personnelle et familiale par l'éducation qu'il transmet à ses enfants, par les valeurs qu'il inculque et par les saines habitudes de vie auxquelles lui et sa famille sont restés fidèles. Dans la société, on valorise ainsi le succès d'une personne par l'équilibre dont elle sait faire preuve dans l'accomplissement de son quotidien.

Si l'école a pour mission "de concourir à l'insertion harmonieuse des jeunes dans la société en leur permettant de s'approprier et d'approfondir les savoirs et les valeurs qui la fondent et en les formant pour qu'ils soient en mesure de participer de façon constructive à son évolution (3)", ne pourrait-elle pas, aussi, considérer son plan de réussite comme le prolongement du Programme de formation? En d'autres mots, logiquement, ne devrait-elle pas inclure à l'intérieur de ce plan de réussite l'obligation de voir de plus en plus de jeunes améliorer leurs habitudes de vie et, par le fait même, leur condition physique?


Une question de reconnaissance

Pour dire vrai, nous sommes encore bien loin de cette reconnaissance tant recherchée. Dans le cadre d'un cours d'éducation physique et à la santé, le jeune est pourtant appelé à explorer les différentes facettes de sa personnalité qui lui permettront justement de s'intégrer efficacement à la société.

Parfois il apprend à mieux connaître son corps, ses possibilités, ses limites, et développe des habiletés et des intérêts nouveaux. Si ses actions peuvent être limitées par ses aptitudes naturelles, il doit aussi apprendre à s’adapter à un environnement physique parsemé d’obstacles. En d’autres termes, il doit constamment faire face à de nouveaux problèmes que seuls des cheminements cognitif et moteur permettent de résoudre.

Parfois aussi il doit apprendre à cohabiter avec ses pairs, à travailler de concert avec un groupe d’amis vers un but précis, ou à réagir aux actions d’un ou plusieurs opposants qui compliquent son travail. Il apprend ainsi à s’ouvrir aux autres, à établir des stratégies et à poser des gestes dans son propre intérêt et dans celui d’une collectivité.

Parfois, enfin, il exprime des sentiments par son corps, par des mouvements tantôt gracieux, tantôt énergiques. Il découvre son unicité, en dévoile une partie à ses camarades et développe cette ouverture d’esprit nécessaire à la compréhension des phrases gestuelles des autres.

Bref, il apprend avec plaisir, dans un cadre de travail unique et stimulant, avec pour principal outil d'apprentissage le plus signifiant de tous à ses yeux, son propre corps. Sans doute est-elle là la principale embûche à la reconnaissance définitive de l'éducation physique dans la formation des jeunes. Jouer, prendre plaisir à faire quelque chose, utiliser son corps à des fins éducatives, ça ne fait pas sérieux. La croyance populaire veut en effet qu'un élève soit en pleine possession de ses facultés intellectuelles alors qu'il est assis bien sagement à une chaise, prêt à se mettre au boulot. Et si cela n'était pas vrai, à tout le moins pas pour tout le monde? Et si passer toutes ces heures dans une salle de classe ne convenait pas à tous?

Lorsqu'un élève s'affaire par exemple à résoudre un quelconque problème mathématique, il se peut qu'il ne puisse lui-même se rendre compte de l'erreur qu'il a commise avant le lendemain, lorsque son enseignante lui remettra sa copie corrigée. Elle-même n'avait rien décelé devant le silence de son élève. En éducation physique et à la santé, l'information est perceptible sur le champ, à la fois par l'élève qui n'arrive pas à la réponse motrice souhaitée et par l'enseignant qui remarque aussitôt le problème qui se dresse.

Outre ses bienfaits sur le plan des habitudes de vie, l'éducation physique et à la santé procure donc aux jeunes de constantes occasions de résoudre des problèmes de toutes natures en leur permettant de dresser un éventail d'options, d'en identifier la meilleure pour ensuite la mettre en pratique. C'est par l'addition de toutes ces expériences significatives qu'ils sauront les adapter à des situations quotidiennes.

Avec les années, des valeurs ont été oubliées, ou sciemment écartées des écoles. Il est évident que l'éducation physique et à la santé ne peut régler à elle seule le problème et rétablir cet équilibre tant recherché, surtout pas dans le cadre actuel. Par contre, l'école, modèle à partir duquel l'élève forge une large part de son système de valeurs, a pour devoir de le préparer à la vie en société dans une approche globalisante et non astreignante. En outre, elle doit tout mettre en oeuvre afin de réinstaurer dans ses établissements cette culture corporelle qui s'est éteinte avec les années. Augmenter le temps accordé à l'enseignement de l'éducation physique pour tout les jeunes serait un grand pas dans la bonne direction parce qu'il est dans la nature humaine d'être actif... physiquement.

Tout simplement.

Yves Potvin
Enseignant en éducation physique et à la santé
Comité d'action ÉPS

(1)(2) Programme de formation de l'école québécoise. Gouvernement du Québec. Ministère de l'Éducation du Québec. Éducation préscolaire, enseignement primaire. 2001. Page 44.

(3) Programme de formation de l'école québécoise. Gouvernement du Québec. Ministère de l'Éducation du Québec. Éducation préscolaire, enseignement primaire. 2001. Page 3.

Pourquoi? Des chiffres