La santé "pour de vrai" s.v.p.,
même à l'école!

En mars dernier, le Québec tout entier s’unissait autour d’une nouvelle vision de société résolument orientée vers la santé des jeunes. Pour aspirer à cet idéal audacieux, on avait même identifié la principale faille dans la stratégie jusqu’ici privilégiée par nos élus : le besoin criant de formation des jeunes. Le gouvernement avait en effet annoncé en grande pompe l’obligation pour toutes les écoles du Québec d’assurer à leurs élèves, dès septembre 2004, un minimum de deux heures d’éducation physique par semaine.

Les temps changent , les gouvernements aussi. Le vent de changement qui a soufflé sur le Québec apporte avec lui son lot d’interrogations.


Tous les professionnels de la santé, éducateurs physiques, cadres scolaires, parents d’élèves et politiciens s’entendaient pour associer la piètre condition physique des jeunes d’aujourd’hui à leur désengagement envers la pratique régulière d’activités physiques. Adopter un mode de vie sain et actif n’est plus, en effet, une valeur intrinsèque chez le Québécois moyen, et encore moins chez les jeunes. Trop longtemps avait-on cru, par contre, qu’il suffirait de saupoudrer quelques activités parascolaires ici et là pour régler définitivement le problème. L’annonce du gouvernement témoignait donc d’un changement radical de perception du problème et, surtout, du type de solutions à y joindre.

En prenant connaissance de l’annonce en question, les intervenants du monde scolaire avaient tous applaudi cette mesure qui, selon l’avis de plusieurs, devait largement contribuer, dans le plus grand respect de tous les intervenants, à instaurer une véritable culture de la santé dans la société québécoise. La tâche des enseignantes et enseignants n’était pas alourdie ; l’augmentation du temps de classe hebdomadaire répondait à une volonté sociale traditionnellement perpétuée.

Mais l’aspect le plus important de cette annonce résidait dans le message qu’on lançait aux familles. La santé des jeunes était à ce point importante pour notre avenir qu’il devenait impératif d’en imprégner notre système d’éducation. Pour ce faire, on faisait de l’éducation physique et à la santé la seule matière — outre le français et les mathématiques — dont le temps minimum obligatoire était supérieur à une heure par semaine.

Le 11 avril 2002, lors des débats de l’Assemblée nationale, le whip en chef de l’Opposition officielle de l’époque, le député libéral Jean-Marc Fournier, tenaient des propos fort éloquents à ce sujet :

« Le gouvernement ne peut pas tout régler, mais il peut certainement initier, participer à un changement dans les habitudes de vie. (…) Et il y en a une qui s’appelle l’apprentissage de l’activité physique. (…) Mais si les jeunes n’y vont pas — dans les gymnases — parce qu’ils ont perdu l’apprentissage même de ce qu’ils pouvaient faire avec des anneaux ou avec des ballons, on fait quoi ? Et ça s’apprend très jeune, et l’école, c’est un des endroits pour apprendre. Alors, ça amène des gens à dire : peut-être qu’il y a là une solution. »

Cette fameuse solution passe inévitablement par l’école. Certains pourraient rétorquer qu’une heure de plus d’éducation physique par semaine changerait bien peu de choses, ce qui serait exact si l’exercice consistait uniquement à ajouter une simple occasion de bouger de plus à l’horaire hebdomadaire des jeunes. Mais il n’en est rien. Cette petite heure supplémentaire permettrait — enfin ! — à l’éducation physique de contribuer efficacement à la mission de l’École, omniprésente dans le Programme de formation de l’école québécoise, d’instruire, de socialiser et de qualifier l’élève. L’école ne peut pas, à elle seule, faire fondre le tour de taille de l’élève, modifier son régime alimentaire ou substituer sa manette de jeu par une paire d’espadrilles. Elle a néanmoins l’obligation de le former rigoureusement en fonction des impératifs du moment présent et des exigences d’une intégration efficiente dans le monde adulte.

C’est ce temps supplémentaire, si précieux pour les éducateurs physiques, qui permettrait à l’élève d’intégrer à son quotidien ses apprentissages en quantité et en qualité suffisantes, au point d’en modifier ses habitudes de vie. De la même manière, il offrirait aussi à l’école le moyen d’influencer positivement les familles, voire de contribuer à la promotion de la santé au Québec, un avis qui est d’ailleurs partagé par de nombreux professionnels de la santé.

« Nous croyons fermement que d’exposer les enfants dès leur entrée à l’école, à un programme « d’éducation physique et à la santé » est une condition incontournable afin d’inculquer de saines habitudes de vie, écrit la présidente de l’Ordre professionnel des inhalothérapeutes du Québec, Mme Céline Beaulieu, dans une lettre d’appui adressée au Comité d’action ÉPS. L’exercice régulier, une saine alimentation, l’hygiène corporelle ainsi que la sensibilisation aux effets néfastes du tabagisme, sont tous des éléments que le programme d’éducation physique et à la santé aborde. Les 60 minutes allouées par le nouveau programme nous semblent tout à fait insuffisantes. »

Tout ceci semblait clair avant les élections.

Il y a donc un an, M. Fournier critiquait avec énergie la décision du gouvernement péquiste d’imposer une seule heure d’éducation physique obligatoire aux écoles du Québec en s’adressant au ministre péquiste François Legault. Dans des termes on ne peut plus clairs, il remettait en question la pertinence de laisser le choix aux conseils d’établissement d’augmenter ou non le temps minimum prescrit dans leur école.

« Est-ce que vous me dites aujourd’hui, vous, ministre responsable de la prévention, de la promotion de la bonne santé physique que c’est correct qu’on laisse aux établissements le soin de décider ce qu’ils veulent là-dedans ou qu’on ne pourrait pas les amener à assumer un peu plus de rôles à cet égard-là ? Est-ce que vous avez l’intention de vous battre pour que les écoles soient un lieu, dans le cadre du cours, où il y a des minimums à respecter, plus que ceux d’aujourd’hui qui nous amènent dans une moyenne que d’autres ont, des minimums pour que nous ayons un investissement dans notre REER santé ? (…) À mon avis, il y a des signaux qui peuvent être envoyés autrement que par un appel à un président de conseil d’établissement, qui peut être même envoyé par le gouvernement.

« N’y a-t-il pas, pour le gouvernement, un bon signal à donner sur l’importance de l’activité physique par le biais des cours d’éducation physique en augmentant le minimum, poursuivait-il, en donnant comme signal, aux conseils d’établissement, aux parents, à l’ensemble de la société, que la santé tire un profit, la santé individuelle et collective ? (…) Alors, pourquoi est-ce qu’on laisserait une si grande marge de manœuvre ? Pourquoi il n’y aurait pas un minimum plus élevé que celui actuel pour l’éducation physique, ce qui n’empêcherait pas les conseils d’établissement d’aller au-delà, d’avoir leur marge de manœuvre, de pouvoir exercer leur choix. »

On connaît la suite. Peu de temps avant le lancement de la campagne électorale, le gouvernement du Parti québécois prenait tout le monde par surprise en imposant pour septembre 2004 un minimum de deux heures d’éducation physique à tous les établissements scolaires du Québec. Loin d’être un luxe, cette mesure ne faisait néanmoins que corriger une injustice que les jeunes du Québec traînaient avec eux depuis des lunes.

En regardant autour de nous, on constate en effet que pratiquement le monde entier dispose de plus de temps d’éducation physique pour sa jeunesse que le Québec : près de deux heures et quart en moyenne en Ontario, un peu plus de deux heures et demie en Colombie Britannique, trois heures en France, trois heures et quart au Japon. Même le Gabon, petit pays africain qui ne figure certainement pas parmi les puissances mondiales, intègre maintenant deux heures et demie d’éducation physique obligatoire à l’horaire hebdomadaire de ses jeunes du primaire…et trois heures au secondaire !

« Toute une réforme a été mise en place et nous en récoltons les fruits doucement mais sûrement car ce département engendre des dépenses énormes pour avoir longtemps été rangé aux oubliettes », commente Edna Tchicot, chef de service de l’ÉPS au ministère de l’Éducation nationale du Gabon. Il n'y a pas de raison que nous ici au Gabon prenions exemple sur les nations développées et que vous au Canada fassiez marche arrière, ce serait le monde à l'envers, ça n'a pas de sens. Nous nous battons ici pour être à votre image. »

Mais le Québec aussi se bat, sans relâche, pour sa propre image. Au cours des dernières années, près de 13 500 personnes ont signé une pétition, 10 ordres professionnels et organismes oeuvrant dans le domaine de la santé, 11 regroupements scolaires et 95 conseils d’établissement ont appuyé publiquement les revendications du Comité d’action ÉPS pour qui l’augmentation du temps alloué à l’éducation physique dans toutes les écoles du Québec est un pré-requis incontournable — et non négociable — pour contrer le phénomène de sédentarité de plus en plus répandu chez les jeunes.

Poivrière parascolaire

L’élection d’un nouveau gouvernement à Québec laisse toutefois planer un doute quant à l’application de la mesure annoncée pour 2004. Les promesses électorales du Parti libéral prévoient en effet une augmentation du temps de classe hebdomadaire d’une heure et demie au primaire mais ne précisent pas comment devra être utilisé ce temps supplémentaire. Tout au plus, on ajoute que les établissements pourront choisir entre l’éducation physique ou l’anglais, « selon les besoins du milieu ».

En matière de santé chez les jeunes, les besoins de formation du milieu sont pourtant les mêmes partout, que l’on réside à Rouyn-Noranda, à Chicoutimi ou à Gaspé. Laisser le choix aux établissements scolaires nous fait avancer d’un pas pour mieux reculer de deux et ouvre la porte, encore une fois, aux éternelles querelles entourant la grille-matières. Comme c’est le cas depuis l’entrée en vigueur de la réforme scolaire du primaire, chacun tentera de faire la preuve que SA matière est la bonne. On assistera alors, encore, à des concours de popularité, à du « tirage de couverte », où les intérêts personnels et administratifs, et de quelconques traditions, l’emportent sur les intérêts réels de l’élève. Comme c’est le cas présentement, on risquera moins de parler de santé chez les jeunes que de pourcentages de tâches pour les enseignants.

Tout juste avant les élections, le Premier ministre élu, M. Jean Charest, annonçait que son parti favoriserait « la mise en place d’un programme de remise en forme dans les écoles primaires et secondaires et fixera un minimum d’heures devant être consacrées chaque semaine à l’activité physique (éducation physique ou parascolaire) », en ajoutant que « la lutte à la sédentarité et à l’obésité ne passe pas seulement par le nombre d’heures d’éducation physique. C’est pourquoi dans ce genre de dossier il faut avoir une approche globale et ainsi la pratique d’activités parascolaires sera encouragée. »

Un pas en avant, deux en arrière, disions-nous. La poivrière des activités parascolaires est de nouveau à la rescousse et on saupoudre à outrance. Mais que faudra-t-il faire pour qu’on comprenne une fois pour toute qu’une « activité parascolaire » qui fait bouger une petite proportion d’élèves intéressés n’a rien à voir avec une « formation » en éducation physique et à la santé offerte systématiquement à tous les élèves ?

On s’attend à ce que le gouvernement libéral dépose un nouveau budget dès la rentrée parlementaire. Si M. Charest peut légitimement mettre un frein à la mesure annoncée par son prédécesseur, il a néanmoins promis de diriger le « gouvernement de tous les Québécois ». Le peuple québécois s’était clairement prononcé en faveur d’un minimum de deux heures d’éducation physique dans toutes ses écoles. Le peuple réclame aussi que de son école émerge une véritable culture de la santé.

Les jeunes le réclament, leurs parents aussi. Même le Gabon nous observe… mais nous surpasse toujours.

Texte publié le 18 avril 2003



Vos commentaires

Il était clair pour moi que l'annonce d'augmenter à deux heures l'éducation physique pour 2004, n'était pas une promesse électorale. Même que cette nouvelle s'est rendue à notre commission scolaire ainsi qu'au syndicat afin de planifier le besoin en spécialistes d'éducation physique, le transport, l'horaire en conséquence, etc. Mais j'ai aussi entendu se prononcer M. Charest sur ce sujet. Il semble vouloir laisser la décision aux écoles de choisir entre l'éducation physique ou l'anglais. Je suis inquiète ! Je me demande si nous retournons en arrière?

Nathalie BIBEAU
2 mai 2003

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