Un vrai "virage santé" s'impose
Le gouvernement devrait miser sur la prévention auprès des jeunes

Tout le monde en parle. Tout le monde en est convaincu, mais personne ne prend de décision ferme. Pire, ceux qui pourraient justement le faire choisissent pour l’instant de fuir à toutes jambes.

Les jeunes du Québec sont de plus en plus sédentaires, développent des habitudes de loisir passif et ne tendent plus instinctivement vers les activités physiques et sportives comme moyen de passer du bon temps. Sous le chandail, les ventres se gonflent et les torses courbent l’échine.


Triste constat pour une société vieillissante qui comptera bientôt davantage de citoyens à la retraite que de travailleurs. À ce rythme, il y a fort à parier que les aînés pourront pratiquement faire la barbe aux plus jeunes sur le plan de la condition physique! Les professionnels de la santé sont unanimes et prédisent un avenir sombre en matière de santé pour ces futurs adultes de plus en plus allergiques aux efforts physiques.

Dans une récente édition du quotidien La Presse, des journalistes proposaient trois solutions visant à améliorer les soins de santé au Québec. On invitait aussi les lecteurs à commenter ces solutions et à suggérer d’autres alternatives.

Une de ces solutions, toute simple, consisterait à convaincre le ministre de l’Éducation, Pierre Reid, de faire preuve d’un peu d’audace. Son ministère a en effet annoncé que les jeunes passeraient plus de temps à l’école dès septembre 2004.

Puisque payer un enseignant d’éducation physique, de portugais, ou de latin représente exactement le même effort financier pour les contribuables québécois, on se demande bien ce qui incite le ministre à ne pas sauter dès maintenant sur l’occasion — qu’il a lui-même crée — pour enfin impliquer le monde scolaire au projet de santé pour tous auquel nous avait convié le gouvernement Charest.

« L’éducation ne dépend pas des caprices du ministre », avait expliqué M. Reid, lors de sa récente rencontre avec le Comité d’action ÉPS, pour justifier son choix de laisser à chaque établissement scolaire le soin de décider de l’utilisation qu’il fera des 90 minutes supplémentaires de temps de classe au primaire.

« Chaque école est différente », avait-on aussi expliqué au cabinet du ministre, à Québec.

On compte pourtant des jeunes sédentaires, obèses ou présentant des problèmes d’estime de soi partout, dans chaque ville ou village. Que l’on réside à Gatineau ou à Gaspé, le besoin criant de formation des jeunes en éducation physique et en santé est le même.

Analyser la situation en l’abaissant au niveau d’un simple problème de « couleur » à donner à chaque école représente donc l’un des pires scénarios à entrevoir pour combattre efficacement ce fléau aux allures épidémiques. Il n’y aurait ainsi aucune garantie d’exposer tous les jeunes du Québec à une formation physique et à la santé suffisante, ni même de voir tous les élèves d’une même école profiter de cette formation additionnelle. D’ailleurs, dans un tel contexte, rien n’empêcherait un établissement scolaire de revenir sur sa décision, quelques années plus tard, en prétextant qu’il a accompli efficacement sa mission et que les besoins des élèves ont changé.

Les chiffres parlent pourtant d’eux-mêmes. Uniquement sur le plan des maladies cardio-vasculaires, Santé Canada révélait déjà, en 1998, que les contribuables canadiens épongent annuellement quelque 7,3 milliards de dollars en soins de santé directs et 12,4 milliards de dollars en dépenses indirectes. Et ces chiffres n’incluent évidemment pas les dépenses encourues par l’augmentation constante de cas d’obésité, de diabète, d’arthrite, d’ostéoporose, etc.

Déposé en décembre 2000, le rapport Clair insistait sur l’urgence de miser sur la prévention en santé publique :

« Il ne suffit donc pas de s’assurer de la qualité et de l’accessibilité au système de soins, mais il faut aussi s’attaquer aux causes affectant la santé. Les soins et les services sont essentiels mais, si l’on veut agir sur les causes des problèmes, il faut commencer par les autres déterminants. »

Selon ce même rapport, les grandes orientations à la base de notre système de santé québécois se résument en trois mots : prévenir, guérir et soigner. Or, à l’heure actuelle, on estime qu’environ 2% de la part du budget consacré aux services de santé de la province est alloué à la prévention. Le déséquilibre est flagrant.

C’est dans cette perspective que le Comité d’action ÉPS, en partenariat avec des représentants du monde de la santé, a proposé au ministre de l’Éducation un plan d’action en dix points dont les premières mesures entreraient en vigueur dès septembre 2004. Ce plan suggère au ministère de l’Éducation l’implantation de mesures durables visant à instaurer au sein de la jeunesse québécoise cette « culture de la santé » tant attendue par la population.

Il ferait du ministre Reid, en raison de son influence sur la formation des jeunes, un maître d’œuvre privilégié de ce projet de santé pour tous dont on nous parle avec tant d’énergie. Mais il ferait aussi — et surtout — de l’éducation physique et à la santé un préalable incontournable sans quoi ce projet perd tout son sens.

Le ministre a parcouru le document et grimacé. Il ne veut pas « être celui qui lancera la bombe dans les écoles » et préfère accorder sa confiance aux établissements scolaires pour faire le bon choix. Il consulte et réfléchit à la question, même si la réponse est devenue outrageusement évidente pour tout le monde. Il aura besoin, semble-t-il, d’être davantage informé, rassuré et convaincu.

Sans l’intervention de ses collègues du gouvernement, cette tâche risque d’être passablement ardue. Sans l’insistance des gens ordinaires, elle risque encore d’être repoussée à plus tard.

1. Commission d’étude sur les services de santé et les services sociaux. Gouvernement du Québec. Ministère de la Santé et des Services sociaux. Rapport et recommandations, décembre 2000, page 33.

Texte publié le 10 février 2004



Vos commentaires

Vous pouvez réagir à cet article simplement en nous écrivant... que vous soyez d'accord ou non avec notre prise de position. Il nous fera plaisir de publier vos remarques. Notez qu'il est cependant nécessaire de vous identifier et de nous transmettre votre lieu de résidence afin que nous puissions tenir compte de votre commentaire.



Nos chroniques | Reportages | Débats et opinions | Portraits