La victoire à tout prix!

Gagner, gagner, gagner! De nouvelles valeurs sont nécessaires...

Il est inutile de chercher ailleurs, ça se passe tout près, dans notre propre cour de récréation, parfois même dans notre gymnase.

"Ouais! On a gagné!"

- Eh oui. En effet, vous avez gagné. Et puis après?! de répondre un enseignant qui en a marre de ces remarques qui se multiplient.

C'en est devenu presque une maladie, un virus qui fait contagion. Si la victoire nous échappe, si l'Autre a eu le dessus, c'est la banqueroute, le déshonneur, une situation que l'Autre ne manquera pas de tourner en dérision.


C'est inévitable, chaque fois que vos élèves prennent part à une quelconque activité durant un cours, ils se questionnent souvent, vous questionnent très souvent, afin de s'assurer qu'ils ont toujours l'avantage sur l'adversaire, en ce qui concerne le pointage à tout le moins. Le "comment" pour ce faire importe peu, en autant qu'on mène!

Bien qu'il soit tout à fait naturel de chercher à prendre avantage sur l'adversaire lors d'un jeu, qu'il soit dirigé ou non, notre façon en tant qu'enseignants de présenter la dite activité peut beaucoup influencer la façon de voir de nos jeunes, même la suggérer.

Ainsi, si vous êtes un enseignant de type récréatif, c'est-à-dire dont l'enseignement est davantage orienté vers les activités que vers des objectifs d'apprentissage précis, vos élèves, pour avoir le sentiment d'avoir réussi, vont rechercher la victoire, le cadeau ultime clôturant avec honneur toute confrontation sportive.

C'est du moins ce qu'on apprend à la télé...

Quand nos millionnaires du sport lancent candidement devant les caméras qu'ils jouent pour gagner, qu'ils feraient n'importe quoi pour y arriver, qu'ils iraient même "jusqu'à tuer (re: Série Canada-Russie, 1972)", on peut comprendre que de tels athlètes, admirés de tous, aient énormément d'influence sur les jeunes. Pourtant, s'ils pouvaient se douter à quel point ils nuisent à notre tâche...

Préciser

À prime abord, c'est notre façon d'aborder l'éducation physique avec nos élèves qui influencera de beaucoup la perception qu'ils en auront pour les années à venir. Si vous intervenez dans le même milieu depuis longtemps, il y a de fortes chances que les jeunes aient déjà été imprégnés de votre couleur, de votre système de valeurs et de votre philosophie de l'enseignement.

Si vous enseignez quotidiennement en banalisant la portée de vos actions, en négligeant d'accorder une valeur éducative à vos interventions, vos élèves porteront automatiquement leur attention sur la ou les activités au programme.

Si au contraire vous présentez votre cours comme étant d'abord une situation d'apprentissage basée sur des points précis à travailler, ils concentreront nécessairement le plus gros de leur attention sur les objectifs visés, en gardant tout de même un oeil sur l'activité proprement dite, bien entendu, en autant que les moyens d'action utilisés soient stimulants!

On peut donc comprendre aisément tous les problèmes auxquels un enseignant doit faire face lorsqu'il se présente pour la première fois dans une école où le spécialiste en éducation physique change chaque année. Il a beau préparer méticuleusement ses cours, les présenter le plus professionnellement possible, se montrer compréhensif à l'égard des jeunes, rien n'y fait.

"Quand est-ce qu'on joue? Ton cours est ennuyant! L'autre, lui, nous laissait faire ce qu'on voulait..."

Les enseignants suppléants ou itinérants comprennent bien de quoi il est question présentement! Qui, en effet, n'a pas déjà entendu ces remarques à quelques occasions par le passé... Ces élèves, en particulier, n'ont jamais appris à apprendre, ou presque, parce qu'ils n'ont pas vu autre chose que des profs simplement de passage, qui ne s'impliquaient pas outre mesure, sans que ce ne soit nécessairement de gaieté de coeur... Dans un tel contexte, on peut facilement imaginer que le seul intérêt porté par ces élèves envers leurs cours d'éducation physique devienne le jeu et, par conséquent, le désir de gagner.

De petits pas

La patience est donc de rigueur pour tenter de changer la perception des élèves friands de victoire. Sans parvenir à modifier le système de valeurs de chaque individu, on peut quand même aspirer à modifier quelque peu sa façon de concevoir ses valeurs. C'est subtil, mais logique!

Par exemple, est-il vraiment nécessaire de nommer des chefs lorsque la formation d'équipes distinctes s'avère obligatoire pour l'activité à venir? L'enseignant ne serait-il pas mieux "armé" que les jeunes pour vraiment équilibrer les forces en présence, tout en diminuant de beaucoup le temps perdu?

Dans un même ordre d'idée, ne serait-il pas préférable de créer aussi souvent que possible des équipes mixtes au lieu de constamment séparer les gars des filles? Lorsque la force physique des élèves n'a aucune influence notoire sur le rendement des participants, lors d'une activité, on peut supposer que oui.

Enfin, ne favorisons-nous pas justement l'esprit de compétition des élèves en conservant pendant plusieurs semaines, voire toute une année, les mêmes équipes durant les différentes activités? Ne détournons-nous pas l'attention des jeunes vers la victoire à tout prix, que ce soit volontaire ou non, en notant avec soin sur le tableau le pointage de la partie en cours, ou en décernant des médailles aux meilleurs élèves en éducation physique, lors des olympiades, etc.?

La plupart d'entre nous avons déjà été confrontés à un ou plusieurs adversaires dans le cadre d'une compétition sportive. Il y a fort à parier que tous en conservent d'excellents souvenirs, mais parfois aussi d'autres plus tristes. Notre mandat, comme éducateurs physiques n'a rien à voir avec la notion de victoire, d'adversité, de compétition. Notre raison d'être est plutôt de favoriser les découvertes, la connaissance de soi, des autres, par diverses approches mettant le corps en action et en réaction.

Bien sûr, il y aura toujours des gagnants. Bien sûr aussi que les jeunes retireront toujours une grande satisfaction à se retrouver dans le camp vainqueur, c'est naturel, mais il ne doivent pas en faire une priorité, voilà tout!

Si nous voulons confronter les jeunes aux notions de victoire et défaite, c'est dans un cadre sportif qu'on doit le faire, avec des animateurs ou entraîneurs qualifiés. Si, au contraire, notre objectif est de favoriser les apprentissages moteurs et sociaux par diverses approches pédagogiques, alors c'est à nous de prendre la responsabilité de couronner gagnant chaque élève qui, à sa façon, aura remporté une petite victoire personnelle ou collective en atteignant un certain niveau de maîtrise corporelle et des attitudes sociales appropriées.



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