Le conseil d'établissement, une lame à double tranchant

S'y engager et être gagnant, ou s'en éloigner et risquer gros...

Au Québec, la réforme de l'éducation que nous vivons a mené à l'avènement de la loi 180 prévoyant, dans chaque école primaire et secondaire, la mise sur pied d'un conseil d'établissement. Celui-ci, qui succède aux comité d'école et conseil d'orientation jusque là en place dans chaque institution scolaire, hérite d'un droit de regard sur tout ce qui touche la vie scolaire, de son administration... à sa composante éducative.

En tant qu'éducateurs physiques, on peut choisir d'observer la scène de l'extérieur, en se disant que le pire qui puisse nous arriver est le statu quo, que notre temps d'enseignement actuel nous convient, mais on peut aussi décider de s'y engager à fond afin de mettre en évidence tous les bienfaits que procure une éducation physique omniprésente sur les apprentissages et la santé de nos élèves.


Trop souvent, notre réflexe de spécialistes généralement isolés ou presque dans leur milieu est de prétendre que tout va pour le mieux. Depuis toujours, rares sont les directrices et directeurs d'école qui demandent des comptes à leur enseignant en éducation physique, souvent parce qu'ils ne connaissent absolument rien du programme d'études en cause, mais parfois aussi par manque d'intérêt.

Pour certains directeurs, le fait de ne pas avoir à gérer de problèmes de discipline avec des élèves en période d'éducation physique suffit à prouver que tout est sous contrôle dans le gymnase, sans égard de l'enseignement qui y est offert et des apprentissages faits par les élèves.

En d'autres mots, en autant que l'enseignant ne déplace pas trop de poussière et que personne ne se plaint de son travail, tout est sous contrôle.

Mais à force de se montrer peu exigeant envers son enseignant, un directeur finit sans le savoir par lui nuire énormément puisque cette forme de complaisance incite au laisser-aller. Qui oserait se démener comme un forcené alors qu'il n'en voit pas la nécessité?!


L'erreur

Et puis bang!

Une surprise fort désagréable risque de survenir, sans préavis, un changement de cap des plus inattendus.

Jusqu'à l'an dernier, ce sont les commissions scolaires qui veillaient à établir l'importance accordée à chacune des matières du curriculum dans la grille horaire de ses écoles. Compte tenu de leurs orientations, des choix qu'elles avaient faits, certaines matières étaient beaucoup enseignées, d'autres moins. L'éducation physique, au fil des ans, a ainsi vu quelques plumes lui être retirées, quelques cous de conseillers pédagogiques tranchés, au profit de certaines matières jugées prioritaires.

Des individus seuls ont protesté, parfois même quelques groupes d'enseignants, mais sans arriver à de véritables gains, et on a fini par entrer dans le moule sans argumenter davantage.

En visite récemment dans la région de Laval-Laurentides-Lanaudière, le président de la Fédération des éducatrices et éducateurs physiques enseignants du Québec (FÉÉPEQ), Monsieur Mario Sévigny, rappelait d'ailleurs à des enseignants de l'endroit que le Québec a perdu, au fil des ans, quelque 2000 enseignants en éducation physique! C'est beaucoup. Néanmoins, pour ceux qui restent, "il n'y a plus rien à craindre maintenant puisque la tempête est passée", se dit-on.

Il n'en est pourtant rien puisque déjà la partie de bras de fer est enclenchée au sein même des conseils d'établissement. Ces conseils exécutifs nouveau genre, formés principalement de parents, d'enseignants, de membres du personnel de soutien et de la direction d'école, peuvent dorénavant donner à l'école sa couleur des prochaines années, orienter son projet éducatif en fonction d'une volonté du milieu.

Dans de telles orientations cruciales pour l'école, il est d'ailleurs important de souligner que la direction d'école est en droit, comme tous les autres membres du conseil, de débattre tous les points à l'ordre du jour sans pour autant bénéficier du droit de vote. L'influence de cette unique personne, peut-être très conciliante envers un éducateur physique peu convainquant par le passé, deviendra de ce fait minime.

Pour faire valoir ses idées et la pertinence de sa spécialité dans la grille horaire de l'école, l'éducateur physique n'aura d'autre choix que de compter sur lui-même, ce qui peut constituer un danger.


Prouver son unicité

Le temps où chaque enseignant n'avait qu'à planifier des séances bien structurées faisant uniquement référence à des objectifs d'apprentissage précis tire à sa fin, du moins sous sa forme actuelle. De plus en plus, à mesure que de nouveaux contenus pédagogiques verront le jour, c'est "d'éducateurs physiques et à la santé" qu'il faudra parler, ce qui change de beaucoup la perception qu'on peut en avoir.

Pour prouver que sa place est requise dans le nouveau curriculum québécois, l'enseignant devra faire la preuve, rapidement, qu'il est la seule personne professionnelle apte à gérer et transmettre un certain nombre de notions et d'apprentissages moteurs, en relation avec l'environnement physique et social, ET qu'il est LA personne la plus qualifiée pour promouvoir de saines habitudes de vie qui auront indéniablement des répercussions sur l'avenir de la société québécoise.

Alors que l'année scolaire est encore relativement jeune, une bonne façon de faire les choses serait de nous intégrer au conseil d'établissement de nos écoles respectives et d'exiger que la place accordée à l'enseignement de l'éducation physique dans la grille horaire de l'école soit inscrite à l'ordre du jour, dès la toute première assemblée, de manière à démontrer aux yeux de tous que nous comptons bien faire la preuve que nous sommes indispensables.

"Je ne me sens pas du tout menacé à mon école; les parents et élèves ont toujours apprécié mon travail et mon apport dans la vie étudiante!"

Si tel est le cas, bravo! Cependant, rien ne vous assure que les quelques parents qui siègent dans le conseil d'établissement figurent parmi les inconditionnels de l'éducation physique... Il suffit qu'une ou deux personnes, même parmi vos collègues de travail, se montrent quelque peu persuasives et arrivent par exemple à démontrer que nos futurs citoyens ne réussiront pas dans la vie à moins de devenir parfaitement bilingues et tout peut basculer! À ce moment, bien peu de gens pourront répliquer avec justesse en faveur de l'éducation physique... si vous n'y êtes pas! Et on devine la suite.


Une aide concrète

Même pour un spécialiste en la matière, il peut sembler ardu d'élaborer en public sur l'apport de l'éducation physique en milieu scolaire. Les preuves ne nous viennent pas nécessairement à l'esprit, ce qui peut donner l'impression d'un manque de connaissance du dossier.

Dès la rentrée scolaire, Kino-Québec, la Fédération du sport étudiant du Québec et la FÉÉPEQ publiaient conjointement un document très éloquent sur la situation des jeunes québécois en regard de leurs habitudes de vie et la pratique d'activités physiques. Dans ce dossier intitulé Les jeunes et l’activité physique: Situation préoccupante ou alarmante?, les résultats de nombreuses études scientifiques prouvent hors de tout doute que nous avons raison de faire part de notre inquiétude. La condition physique de nos jeunes ne cesse de s'appauvrir, tout comme leurs habitudes de vie tendent de plus en plus à se tourner vers la facilité, la télévision, l'usage du tabac, etc.

Non seulement ce document doit devenir une référence pour tout éducateur physique qui croit en sa profession, mais il doit aussi servir de point de départ pour l'élaboration dans chaque école d'un projet visant à augmenter substantiellement le temps d'enseignement de l'éducation physique, surtout dans les milieux où celle-ci est surtout perçue comme une période libre pour les titulaires.

De ce fait, il est impératif que ledit document soit présenté, en tout ou en partie, à la direction, aux membres du personnel et au conseil d'établissement de chaque école du Québec de manière à mousser davantage un quelconque projet d'éducation physique quotidienne, augmentée ou simplement valorisée à l'école.

Pour le bénéfice de nos lecteurs de l'extérieur du Québec, voici un bref résumé des principaux points qui ressortent du document tripartite (*) en question.

Le programme d’éducation physique du ministère de l'Éducation du Québec recommande un temps d’enseignement hebdomadaire de 120 minutes et est conçu en ce sens;
à l’heure actuelle, 25% des commissions scolaires se conforment à cette recommandation;
dans les écoles des commissions scolaires qui ne se conforment pas à cette recommandation, le temps d’enseignement moyen par semaine de l’éducation physique est de 81 minutes au primaire et de 61 minutes au secondaire;
il est prouvé statistiquement que seulement 57% des jeunes de 12-13 ans sont actifs (pratiquent une ou des activités physiques trois fois par semaine ou plus) et que ce taux diminue jusqu’à 20% chez les adultes âgés entre 25 et 44 ans;
entre 1991 et 1996, le pourcentage d’élèves de 12 à 17 ans se situant au-dessus des normes d’une bonne condition physique (puissance aérobie maximale) a chuté de 50% à 37%;
la situation est encore plus marquée chez les filles que chez les garçons;
entre 1987 et 1993, la proportion de jeunes de 15 à 19 ans aux prises avec un excès de poids est passée de 11% à 18%, une augmentation de 64%;
40% des enfants de 7 ans sont obèses; 70% des adolescents aux prises avec ce problème le resteront toute leur vie, ce qui occasionnera d’autres problèmes de santé (hypertension, hypercholestérolémie, problèmes respiratoires, orthopédiques, psychologiques et sociaux);
en seulement trois ans, le taux de fumeurs réguliers chez les 12 à 15 ans est passé de 12% à 16%, celui des buveurs réguliers d’alcool de 4% à 12%, de jeunes qui ne déjeunent pas de 11% à 18%;
une étude québécoise a démontré que l’éducation physique quotidienne en milieu scolaire permet aux élèves d’obtenir des résultats académiques égaux ou supérieurs à ceux des autres élèves et ce, en dépit d’une diminution du temps d’enseignement consacré aux autres matières de 4 heures 20 minutes.

(*) Statistiques extraites de "Les jeunes et l’activité physique: Situation préoccupante ou alarmante?" publié par Kino-Québec, la Fédération des éducatrices et éducateurs physiques enseignants du Québec (FÉÉPEQ) et la Fédération québécoise du sport étudiant.



Nos chroniques | Reportages | Débats et opinions | Portraits