Le temps, une denrée rare!

Une embûche importante pour la portée de nos actes

C'est devenu à la mode au sein de plusieurs commissions scolaires du Québec: des équipes de travail voient le jour dans le but de rédiger un certain nombre de tâches évaluatives. Si l'exercice revêt en soi un noble dessein, soit d'uniformiser les manières d'évaluer les acquis de tous les élèves d'un même réseau, on peut parfois questionner la logique qui le guide, surtout lorsqu'on considère le temps d'enseignement réel à la disposition des éducateurs physiques.


Nous le savons tous, il est encore difficile de faire gober à nos dirigeants de commissions scolaires que l'éducation physique est une matière scolaire de premier plan, au même titre que le français et les mathématiques, et doit être considérée à cet égard. Le temps d'enseignement qu'on lui concède dans la grille-horaire des différentes institutions scolaires témoigne bien du problème.

Certains enseignants disposent de 45 minutes par semaine, par groupe d'élèves, pour s'acquitter de leur tâche, d'autres d'une heure... C'est bien peu, surtout lorsqu'on considère que c'est à l'intérieur de nos gymnases que nous bâtissons l'avenir, qu'il soit question de saines habitudes de vie ou de santé globale. D'ailleurs, la répartition des contenus d'apprentissage qui circule depuis quelques années partout au Québec a été conçue en fonction d'un temps d'enseignement souhaitable de 120 minutes par semaine. Avec de telles disproportions, on peut comprendre qu'il soit ardu d'obtenir un impact réel sur nos jeunes!


Des choix

Dans plusieurs milieux, mais pas tous heureusement (!), des choix ont été faits pour notre société de demain, non pas par les enseignants eux-mêmes qui sont bien sûr les principaux maîtres d'oeuvre de la formation des jeunes, mais par des commissions scolaires et des commissaires. Bref, ce sont justement ceux et celles qui ne mettent jamais les pieds dans une salle de cours, ou un gymnase, qui ont déterminé ce dont l'élève avait vraiment besoin pour son avenir: de bonne grosses fesses et une tête pour réfléchir!

Il en résulte alors des décisions curieuses et décevantes, comme par exemple dans les écoles d'une commission scolaire X où l'on a tout simplement aboli la musique de l'horaire des élèves de 5ième et 6ième années, maintenu les quelque 45 minutes d'enseignement de l'éducation physique allouées par semaine, et augmenté à trois le nombre de cours d'anglais langue seconde dispensés. La culture générale de l'élève et sa santé physique et mentale sont ainsi reléguées au second plan.

Nous le disions: une tête à sa place et de bonnes fesses...

Il est pourtant si simple d'inscrire un jeune à un camp de vacances dans une province anglaise du Canada, pour élargir ses horizons, parfaire ses connaissances de l'anglais, et sans défoncer son compte bancaire. Remarquez que nous n'avons rien contre l'enseignement de l'anglais au primaire, loin de là, mais le fait d'ignorer sciemment la valeur éducative de la musique et de l'éducation physique sur le jeune nous semble à tout le moins questionnable.


Et encore des choix!

Devant si peu de temps à sa disposition pour son enseignement, il est logique de s'attendre à ce que l'éducateur physique ne fasse que survoler le programme sans pouvoir s'attarder sur des notions complexes ou difficiles à maîtriser pour l'élève. À son tour, il n'aura d'autres choix... que de faire un choix! Cette mesure s'avère cependant pénible, pour ne pas dire cruelle, puisqu'il doit de ce fait écarter plusieurs objectifs intermédiaires, voire des thèmes au grand complet, pour au moins accorder un temps suffisant à l'enseignement de notions qu'il juge prioritaires.

C'est ainsi que les thèmes expression, mobilité et capacité physique sont souvent les grands oubliés dans cette sélection nécessaire, sans doute parce qu'il peut nous sembler plus facile d'accrocher les élèves plus âgés aux activités sportives collectives entre autres. Par la force des choses, ce ne sont donc que quelques objectifs intermédiaires, au nombre de cinq ou six par exemple, qui figurent au bulletin qu'on ose encore qualifier de descriptif!

Dans les faits, le parent qui reçoit un bulletin comprenant aussi peu d'informations éparses pourra difficilement se faire une idée juste des apprentissages et progrès de son enfant en cours d'année. À tout le moins, il prendra connaissance d'une note qu'on lui a décernée à un certain moment, et selon une évaluation portant par exemple sur sa capacité de lancer un objet sur une cible mobile. Comme le temps d'enseignement devient une contrainte évidente, il y a peu de chances que cette note puisse être révisée à la hausse subséquemment. En d'autres termes, le parent sait que son enfant se situait à une certaine étape de son développement au terme d'une période précise de l'année, mais ne peut savoir s'il a progressé depuis.


Évaluer quand c'est nécessaire

Pour gagner du temps, il serait donc souhaitable d'éviter le plus possible les évaluations "inutiles" de tout un groupe d'élèves à la fois. Avec l'apparition généralisée de bulletins descriptifs dans les écoles québécoises ces dernières années, l'éducateur physique est maintenant invité à consigner ses observations périodiquement dans un cahier prévu à cet effet.

Au fur et à mesure qu'il chemine dans son scénario, que les élèves progressent dans leurs apprentissages, il prend note des nouveaux acquis de chacun, ou de la stagnation selon le cas. C'est ainsi qu'il peut décider de maintenir le degré de difficulté en vigueur pour la période suivante ou de l'élever d'un cran lorsque les critères de réussite qu'il avait déterminés pour le cours ont été atteints par une forte proportion d'élèves (80 p. cent de ceux-ci par exemple).

En tenant compte constamment de ces consignations, l'évaluation formelle perd beaucoup de sa raison d'être puisqu'elle ne fait que confirmer ce qu'on sait déjà pour bon nombre d'élèves. On peut de ce fait procéder à l'évaluation des seuls élèves dont les acquis nous semblent encore obscurs ou qui n'avaient pas fait les apprentissages souhaités lors de la dernière consignation de résultats.

En procédant ainsi, on réduit de beaucoup le temps requis pour observer les élèves un à la fois, isolément, tandis que les autres peuvent parfois se la couler douce, adopter des comportements répréhensibles ou avoir le sentiment d'être en vacances. Le temps ainsi récupéré est alors réinvesti dans de nouvelles situations d'apprentissage.

À défaut de disposer d'un temps d'enseignement décent compte tenu des objectifs que nous partageons dans notre mission éducative, il s'agit là d'une manière efficace de récupérer un peu de cette denrée rare que nous recherchons tous: le temps.




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