Insouciance, inconséquence... Incompétence!

Le 27 novembre 1997, dans le gymnase d'une école primaire de la grande région de Montréal, une fillette de 10 ans est morte accidentellement, après avoir sauté du haut d'une échelle mobile. Elle se serait pendue par le cou en heurtant le cable métallique servant à retenir la dite échelle. Les premiers rapports publics révèlent que la fillette et l'une de ses amies étaient seules au moment du drame.


Il ne s'agit pas ici de critiquer de quelque façon que ce soit le travail de l'équipe-école. D'autres, certainement plus qualifiés que nous, auront certainement pour lourde tâche de reconstituer la tragédie dans ses moindres détails, de questionner, déranger et inévitablement blesser.

Tous ceux qui ont entendu parler de cette triste histoire en sont restés ébranlés. Qui en ce monde peut se montrer froid devant pareille épreuve familiale? Comment des parents arrivent-ils à se remettre d'une tragédie de la sorte? On ne peut sans doute pas l'accepter. Disons que la vie arrive peut-être, avec beaucoup de temps, à faire en sorte qu'on s'y adapte, autant que faire se peut.

Dans l'étonnement, la colère, notre premier réflexe est de condamner: mais où diable! étaient les profs? La direction? Que pouvaient bien faire deux fillettes seules dans ce gymnase? Savait-on au fait qu'elles s'y trouvaient? S'y seraient-elles glissées en douce? Bien des questions, peu de réponses, mais tout un élément de réflexion à nous servir.

Une leçon

Au delà de notre sympathie envers les parents, du personnel de l'école sans doute particulièrement ébranlé, de la tristesse légitime des camarades de classe de la jeune victime, il y a toute une leçon à retenir de ce drame pour nous, intervenantes et intervenants. Nous en parlions d'ailleurs précédemment dans La bande sportive, tout mais alors tout doit constamment être mis en oeuvre pour éviter les accidents de tous types. Après tout, en nous confiant leurs enfants pendant dix mois chaque année, les parents s'attendent à ce que leurs jeunes soient encadrés dans un environnement favorable à leur épanouissement, à l'abri de dangers prévisibles.

Mais voilà! Parlant d'accidents prévisibles, de situations dangeureuses qui sembleraient facilement évitables, nous avons tous notre petit film d'horreur en tête, une succession d'exemples concrets, qu'on pourrait relever chacun de son côté dans son propre milieu de travail, où des confrères, des consoeurs, parfois nous-mêmes (!), n'ont pas jugé nécessaire de prendre des mesures de sécurité radicales pour éviter le pire, aussi improbable soit-il.

Rappelons-le: le présent exercice ne vise pas à condamner les acteurs de ce drame. Nous profitons cependant de cet exemple pour procéder à une remise en question de notre attitude lorsque nous sommes au boulot.

Par exemple, au lendemain de ce terrible drame, j'ai personnellement constaté dans ma propre école, pour la xième fois, que quelques élèves, très sages, polis et bien intentionnés, se trouvaient seuls, sans leur enseignant, dans un local de classe pour y terminer un travail. "Ce sont de bons élèves, se répète l'enseignant en question. Il n'y a donc pas lieu de s'inquiéter!"

Quelle funeste erreur! Quel manque flagrant de jugement!

Voir venir les coups

Qui peut prévoir? Peut-être bien que ces élèves ne feront effectivement rien de répréhensible en l'absence d'un adulte responsable, mais peut-être que oui aussi... Dans un même ordre d'idées, ne serait-il pas possible qu'un élève glisse accidentellement et se frappe la tête contre une table? Qu'il frappe violemment un camarade au terme d'une soudaine dispute? Qu'il endommage de l'équipement dispendieux par mégarde? Qu'il profite de la confiance que l'enseignant lui voue en essayant de se montrer drôle aux yeux de ses comparses tout en montant debout sur un pupitre? Qu'il ait simplement un malaise quelconque, voire une crise d'épilepsie (!), alors qu'il n'a que de jeunes enfants près de lui?

Que d'exemples faciles à imaginer, tous aussi improbables les uns que les autres, comme le décès d'une fillette de 10 ans dans un gymnase alors qu'il n'y a aucune activité qui s'y déroule.

La mort de cette fillette a beaucoup affecté bon nombre d'enseignantes et enseignants, mais l'insouciance de mon collègue irresponsable, dans ma propre école, m'a choqué au plus haut point. Nous n'avons pas le droit, tant d'un point de vue professionnel que moral, d'adopter une attitude de laisser faire, de prendre le risque que quelque chose se passe.

Si l'on désire former des équipes de travail et que, par manque d'espace, il faille éparpiller ces équipes en divers endroits dans l'école, la logique veut qu'on opte pour un autre moyen d'action afin de garder tout ce beau monde en vue. Si pour punir un élève récalcitrant on décide de le priver de récréation mais qu'on le laisse seul dans un local quelconque, pendant ces 15 minutes de pause, pour aller chercher sa dose de caféine, on s'expose à toutes sortes de danger. Et si l'on doit quitter un gymnase dans lequel divers engins à risques ont été installés pour la journée, la normale des choses serait alors de s'assurer d'avoir fermé à clé avant de quitter les lieux, ou à tout le moins de veiller à bloquer l'accès à ces installations de la manière la plus évidente et sécuritaire qui soit.

Lorsqu'on est détenteur d'un brevet d'enseignement et qu'on fait preuve d'insouciance en laissant seul un élève ou un groupe d'élèves, on ne remplit pas professionnellement les tâches qui nous incombent, ce qui est répréhensible et constitue une forme de négligence. Si, même après pareille tragédie, on se borne à laisser sciemment des élèves seuls parce qu'on en a décidé ainsi, on peut alors parler d'inconséquence, ce qui est tout aussi répréhensible, voire condamnable.

Dans ce cas, la marche à gravir pour pouvoir parler d'incompétence n'est plus très haute puisque l'inconséquence constitue presque à elle seule une preuve irréfutable que le fameux brevet n'est tout simplement pas mérité.



Vos commentaires...

(Le 8 décembre 1997) Lecteur anonyme:
"Salut Yves. Je viens tout juste de terminer de lire tes commentaires face à l'accident mortel de la petite fille de 10 ans. J'ai été surpris par ceux-ci. Pourquoi imputer cet accident à l'incompétence de l'enseignant? Il est évident qu'un tel accident n'est pas à souhaiter à personne mais il faut qu'en même se mettre à sa place! Il donne (probablement, selon ce qui a été raconté) une permission qui, selon lui, à ce moment précis, était correcte et surtout sécuritaire! Il est évident que l'éducateur en question ne donnera plus jamais une telle permission; ceci serait, selon moi, une grosse erreur: si nous commençons à attacher tous les élèves à nos côtés, ceux-ci ne seront que "drilés" à être prudent et non éduqués à l'être. Un élève viens te voir pour aller aux toilettes pour une envie pressante, tu n'es pas obligé (et je l'espère) d'y aller avec (car le reste du groupe a besoin de toi!). Si l'élève en question glisse sur une flaque d'eau aux abreuvoirs et se casse un membre, qui sera le vrai responsable? Toi, lui, la direction, le concierge? Je crois que notre devoir, en tant qu'enseignant, est d'éduquer nos élèves à jouer et surtout à vivre prudemment. Comment? En lui donnant des trucs, des outils facilement utilisables par lui pour repérer les dangers potentiels dans son entourage; en gymnase, dans l'école, dans la cour d'école, dans la rue ou même chez lui, l'élève doit apprendre de lui-même (avec, évidemment, notre aide et celle de ses parents et amis) ses limites et celles de son entourage. Ainsi, la petite fille de 10 ans aurait peut-être pu détecter le danger que le cable représentait ou, à tout le moins, éviter cette chute fatale. NOUS NE SOMMES PAS DES "DRILEUX" MAIS DES ÉDUCATEURS!!!"

Y.P.: Je n'ai aucunement accusé qui que ce soit dans cette affaire. Bien au contraire! J'ai plutôt voulu utiliser cette triste histoire pour sensibiliser les enseignants à un problème fort répandu dans nos écoles: les élèves laissés volontairement sans surveillance. C'est tout. Toutefois, je suis d'accord avec vous pour clamer que nous ne sommes pas des "drileux", pour reprendre votre expression très claire. Nous sommes plutôt des professionnels, oui, mais qui ont l'obligation de toujours être aux aguets...



(Le 8 décembre 1997) Nancy Harrison, de Sherbrooke:
Très bon texte. Moi, avec mes groupes, j'ai utilisé ce malheureux événement comme une leçon. J'ai fait réaliser à mes jeunes l'importance de nous écouter lorsque parfois nous leur interdisons l'accès à certains jeux. Ils ont très bien compris. C'est bien dire que ce n'est pas tout le monde qui est professionnel!!!

Y.P.: J'ai évidemment beaucoup moins de mal à adhérer à votre point de vue puisqu'il rejoint sensiblement le mien. C'est une excellente idée de votre part d'en faire un sujet de discussion avec vos élèves pour sensibiliser et sécuriser tant les jeunes eux-mêmes que leurs parents. J'en discutais justement avec un confrère récemment. Celui-ci me racontait à quel point ce drame avait semé la panique chez ses élèves morts de peur à l'idée de devoir escalader les espaliers du gymnase.



(Le 10 décembre 1997) Nancy Harrison, de Sherbrooke, ajoute:
Évidemment, nous ne serons jamais au courant EXACTEMENT sur ce qui c'est réellement passé dans ce gymnase. Mais fait certain, si les étudiantes étaient seules l'autre côté d'un rideau, il est évident qu'elles vont dépasser certaines limites même si nous, en tant qu'éducateurs, avons bien essayé de leur faire connaître leurs limites... Il ne faut pas se leurrer, nous avons tous et toutes été jeunes et avons tous dépassé largement nos limites. Oui, un vrai professionnel se doit de faire réaliser aux jeunes leurs limites mais il faut quand même s'assurer de toujours avoir un oeil sur eux (...).

Y.P.: Pour ma part, dans cette histoire, j'ose croire que c'est l'addition de nombreuses petites erreurs de parcours qui ont résulté en une grande tragédie. Pour le bien des principaux intéressés, en particulier, je vous suggère d'orienter vos prochains commentaires sur les composantes du travail des éducateurs physiques en général, sans vous attarder plus longuement sur cet exemple pour lequel nous n'avons pas, et ne devons pas le faire, à chercher de coupables. Comme je le mentionnais au premier intervenant, la compétence des enseignants de cette école n'est aucunement à remettre en cause. D'ailleurs, dans mon article, je parlais d'incompétence pour illustrer mes sentiments à l'égard d'un collègue qui, au lendemain d'un pareil drame, continuait à laisser des élèves seuls, comme si de rien n'était... Essayons plutôt de nous questionner, chacun de notre côté, afin de nous assurer que nos habitudes de travail soient toujours fidèles aux normes de sécurité.

La bande sportive E.P.S. apprécierait connaître votre opinion sur ce texte... Faites-nous part de vos commentaires. Il nous fera plaisir de les ajouter à cette page...



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