Le souffle francophone de l'Ouest

Je ne savais trop comment réagir. Chaque fois qu’on me demande de jouer le rôle de conférencier, inlassablement, la même réponse me vient à l’esprit :

— « Moi?! Vous en êtes bien sûr? Vous savez, je ne suis pas vraiment du type académique… »

Il est vrai que je prends mon travail très au sérieux, et surtout le bien-être et la réussite de mes élèves. Mais j’ai aussi une peur maladive de me prendre moi-même un peu trop au sérieux… Et cette fois-là, c’était bel et bien du sérieux! Je devais en effet m’absenter du Québec pour m’envoler vers la Saskatchewan à l’occasion du congrès annuel de l’Association des professeurs des écoles françaises.


Pour le petit prof d’éducation physique de Laval que je suis, la Saskatchewan, c’était pourtant le bout du monde. C’était d’abord une destination touristique qu’on écarte constamment de nos projets immédiats parce que le prix d’un aller-retour Montréal / Regina coûte pratiquement aussi cher qu’un vol en destination de Paris. C’était aussi une terre inconnue où le fait français devait sans doute se sentir bien étouffé, entouré qu’il était d’immenses prairies où souffle, pour le Québécois moyen que je suis, un vent anglo-saxon.

Sans trop savoir à quoi m’attendre, je m’étais imaginé une poignée d’enseignantes et d’enseignants quelque peu éprouvés, tout simplement laissés à eux-mêmes, sans ressources apparentes ni esprit de corps.

Je suis donc arrivé à Regina sans attentes particulières, les bagages remplis d’idées préconçues, en me disant que le simple fait de m’adresser à un auditoire formé presque uniquement de « généralistes » de l’éducation, et non de « spécialistes » de l’éducation physique, serait pour moi une expérience professionnelle hors du commun. Je doutais par contre un peu de l’intérêt qu’allaient susciter mes propos chez ces enseignants qui, croyais-je, avaient bien d’autres préoccupations que l’éducation physique et à la santé de leurs élèves, adoptant des pratiques pédagogiques différentes inspirées de paradigmes aux antipodes des nôtres, voire d’une autre culture.

Mais je n’ai rencontré aucun cow-boy à Regina. Exit les idées préconçues! Je m’étais fourvoyé sur toute la ligne.

Les enseignants que j’ai rencontrés à Regina ne laissaient voir aucune lassitude apparente. Bien au contraire, on m’a présenté un groupe de pédagogues — et par la même occasion une équipe de parents bénévoles incroyables! — tout à fait dynamiques, unis et engagés. Ils affichaient de la curiosité intellectuelle, échangeaient avec aisance sur les problèmes qu’ils vivent et s’ouvraient instinctivement.

Plusieurs d’entre eux avaient même dû rouler pendant des heures pour prendre part à ce congrès. Et ils étaient tous là, de Saskatoon, de Gravelbourg, de Bellevue, comme lors de chaque rencontre du genre, m’a-t-on dit. Même que leur implication, facilement perceptible aux yeux de l’étranger que j’étais, ferait l’envie de bien des équipes enseignantes de certaines de nos commissions scolaires parfois trop complaisantes.

Par moments, le gars du Québec qu’on invitait là-bas, pour partager sa vision de l’éducation physique et de la promotion des saines habitudes de vie dans les écoles canadiennes, a eu l’impression d’être lui-même en formation. L’étonnante implication de tous les intervenants du milieu, qui se déroulait sous ses yeux, semblait en effet acquise et nullement stimulée par la présence d’un visiteur.

Durant mon séjour dans l’Ouest, j’ai été reçu comme un roi, rien de moins. À force de bavarder avec un peu tout le monde, on en vient vite à la conclusion que cette hospitalité, qui étonne à première vue, n’est en fait qu’une pratique tout à fait naturelle et anodine chez les Fransaskois. On crée d’abord un contact, chaleureux et désintéressé, puis on aboutit à la pédagogie.

À en juger par ce que j’ai pu observer et apprendre, la vie dans leurs écoles diffère sensiblement de ce que nous connaissons au Québec, du moins dans les centres urbains. Il faut avouer par contre que le nombre plus restreint d’élèves par groupe, inférieur à 20 (!), contribue largement à assainir l’atmosphère générale de ces écoles.

Les jeunes avec qui j’ai eu le plaisir de bavarder étaient particulièrement polis à mon égard et engagés dans ce qui donnait davantage l’impression d’être un milieu de vie qu’un simple établissement scolaire. En fait, c’est dans cette volonté avouée d’unir les troupes que réside la principale force de l’école fransaskoise. Elle est le cœur de cette communauté de 19 000 francophones qui lutte quotidiennement pour sa langue, ses établissements scolaires, son identité. Elle vit à la fois au présent et au futur, en offrant divers services bien au-delà des heures de classe tout en s’assurant de transmettre sa culture à la génération montante.

Pendant ce court séjour en Saskatchewan, je l’ai bien senti ce souffle francophone de l’Ouest. On n’y vient pas que pour contempler les prairies, c’est une âme qu’on apprivoise.

Outre l’absence évidente de bouchons de circulation et la géographie dominée par les prairies, c’est la signification réelle du mot « communauté » qui nous saute en plein visage. C’est un rythme de vie différent, dans une enveloppe un peu plus chaleureuse. Un rythme de vie peut-être davantage respectueux du jeune citoyen en devenir.

J’ai pris le temps de marcher, longuement, tout doucement, dans le silence, juste pour regarder vivre la Saskatchewan, là où était né mon père au début des années 30. De son vivant, il revenait souvent sur ses racines fransaskoises et en était visiblement fier.

J’ai marché dans le silence. Et j’ai entendu, senti et compris. Comme j’ai appris, si vous saviez. Merci à vous… d’être ce que vous êtes.

Texte publié le 5 juin 2005



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