Un signe des temps?

Un groupe d’élèves de 5e année (10-11 ans) s’affairait à construire des « cabanes », dans le cadre d’un cours d’éducation physique. Pour ceux qui l’auraient ratée, il s’agit d’une activité déjà publiée par le passé dans la section Pédago de La bande sportive E.P.S.

Après avoir clairement fait part de mes exigences et des limites relatives à la construction de ladite cabane de chaque équipe, les élèves se sont mis au boulot. Quelques minutes plus tard, un garçon que nous prénommerons « Guillaume » s’est approché de moi.


— M. Yves, avons-nous le droit de déposer du matériel ainsi sur la ligne blanche?

Il était clair, d’après mes explications, que nul ne pouvait déposer quoi que ce soit sur certaines lignes, dont cette fameuse ligne blanche — et encore moins de les dépasser — afin de permettre à tous de circuler librement, sans danger, autour des cabanes.

— Je pense bien en avoir glissé un mot tout à l’heure, durant mes explications. Je te retourne donc la question. Guillaume, avez-vous le droit de déposer du matériel sur cette ligne?

— Je ne sais pas, M. Yves. C’est ce que je vous demande.

— Hum… C’était pourtant très clair, Guillaume. Je te repose donc encore une fois la même question. Réfléchis bien. Avez-vous le droit de déposer du matériel sur cette ligne?


Cette fois, Guillaume a quelque peu hésité avant de répondre.

— Je ne sais pas.

Perplexe, j’ai alors choisi de reformuler ma question d’un angle différent.

— Bon. D’accord, Guillaume. Durant mes explications, que vous ai-je dit à propos de ces lignes et du matériel à utiliser pour la construction de votre cabane?

— Que nous n’avions pas le droit de déposer du matériel sur les lignes blanches et les lignes rouges.

— Boooooon. On y arrive! Alors, Guillaume, je te retourne la question encore une fois. Avez-vous le droit de déposer du matériel sur cette ligne?

— Je ne sais pas!


J’ai eu à ce moment précis la nette impression que Guillaume cherchait à se payer ma tête. Et plutôt que de perdre patience, j’ai préféré laisser quelques secondes s’écouler avant de le questionner de nouveau.

— Es-tu bien sûr de ta réponse? Crois-tu vraiment que vous ayez le droit de déposer du matériel sur cette ligne?

— Non? répondit-il enfin d’un ton hésitant.

— Bravo Guillaume! Cette fois, nous sommes d’accord.


Dans le fond, la vraie question que me posait Guillaume aurait dû être celle-ci : « Mon équipe pourrait-elle déposer du matériel sur la ligne blanche même si vous nous l’avez clairement défendu auparavant? »

Il était en quête d’un privilège. Il souhaitait pouvoir faire fi d’une consigne, pourtant clairement exprimée quelques minutes auparavant, afin de lui éviter de déplacer tout ce matériel mal disposé. Il ne venait pas questionner; il était là pour négocier.

Dans ce cas-ci, il était contrarié par une consigne lui imposant un travail supplémentaire. Et il y a fort à parier que Guillaume, à l’image de bien d’autres jeunes de cet âge, est aussi de ceux qui franchissent constamment la ligne médiane d’un terrain de ballon chasseur de trois pas supplémentaires au moment de lancer ou qui, au départ d’une course quelconque, s’élancent au compte de deux alors que le fameux « un, deux, trois, GO! », pourtant reconnu mondialement, devrait être la norme.

Tant qu’à y être, autant m'improviser sociologue, je me dis aussi que Guillaume, loin d’être un cas particulier, est peut-être de cette génération à qui les parents doivent répéter 28 fois « viens manger mon garçon! » avant de finalement le voir apparaître dans la salle à dîner, ou qui passe au lit 45 minutes plus tard que prévu parce qu’il refuse obstinément de déposer la manette de sa console de jeu vidéo.

J’avais 24 ans et je faisais mes premiers pas en enseignement. Mes collègues de l’époque me répétaient sans cesse qu’ils ne m’enviaient pas du tout.

Trente ans plus tard, je constate moi aussi que les temps changent. Et à mon tour, certains jours, j’ai envie de souhaiter bonne chance à mes plus jeunes collègues!

J’exagère évidemment un peu… certains jours! :)

Texte publié le 8 novembre 2015



Vos commentaires

"Par contre Yves, tes élèves ont de la chance d'avoir devant eux un prof qui tire une ligne et qui la tient. C'est fou ce que ça sécurise d'avoir quelqu'un qui tient parole."

— Jocelyn ROY (Laval, Québec), 8 novembre 2015, via Facebook.

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