Portrait d'une séance non-éducative

Une activité d'espionnage improvisée peut révéler beaucoup de choses...

Il y a de ces réalisations qu'on ne peut passer sous silence, parce qu'elles nous servent d'inspiration, nous incitent à nous dépasser, mais il y a aussi de ces anecdotes qui nous étonnent, nous font sourire, parfois même nous choquent. Celles-là, moins reluisantes, méritent aussi de faire parler d'elles, non pas pour pointer du doigt le ou la coupable mais bien pour sensibiliser les éducateurs physiques à la nécessité de procéder à une autocritique perpétuelle de leur acte professionnel.

Cette anecdote qui laisse songeur, La bande sportive en a été témoin récemment! C'est justement parce que la démarche pédagogique qui se déroulait sous ses yeux lui semblait à ce point caricaturale qu'elle a choisi de vous en parler, en espérant, à tout le moins, qu'elle vous fera... sourire!


La scène se passait sur un terrain de mini-soccer, dans un parc municipal, aux abords d'une école secondaire du Québec. Alors que nous étions tout bonnement assis dans la voiture à attendre une journaliste locale avec qui nous avions rendez-vous, notre attention a soudainement été attirée par la venue d'un groupe d'élèves, âgés de 13 ou 14 ans environ, en tenue sportive. D'entrée, nous avions été étonnés de ne pas pouvoir identifier l'adulte en charge du groupe. Et pour cause! L'adulte en question n'était tout simplement pas encore sur place!

Pendant qu'ils l'attendaient, les jeunes (environ une trentaine) ont donc entrepris leur échauffement en frappant du pied des ballons de soccer dans un peu toutes les directions à la fois. Pendant les quelque cinq ou six minutes au cours desquelles ils ont ainsi été laissés sans surveillance, trois ballons se sont retrouvés sur la route, même que l'un d'entre eux a atterri sur le capot d'une automobile passant par là, ce qui a donné lieu à de violents échanges verbaux entre le conducteur du véhicule et une poignée d'élèves.

Lorsque l'enseignant est enfin arrivé, vêtu d'un chandail défraîchi, d'un short et de bas de laine roulés, plusieurs jeunes avaient dangeureusement fait incursion dans la rue, certains prenaient déjà une pause-soleil, allongés sur le gazon, et deux autres avaient filé en douce.


Maigre préparation

On pouvait donc maintenant aborder le cours proprement dit. Pour bien faire les choses, notre enseignant-vedette a d'abord pris le soin d'inviter ses élèves à s'échauffer correctement, pendant cinq autres minutes, en bottant de nouveau des ballons en direction des deux filets! Pendant qu'ils exhibaient ainsi tout leur savoir-faire, l'enseignant se contentait d'observer de loin la scène, de la ligne de touche, en bavardant avec quelques jeunes encore allongés sur le gazon. Puis, d'un coup de sifflet, il a donné ordre à tous de s'approcher de lui afin de procéder à la formation des équipes.

- Tu seras le premier chef, toi le deuxième!

Pour être franc, on pourrait préciser que la formation des équipes aura été le seul véritable contenu de toute la séance...

Une fois les équipes formés et les joueurs en place sur le terrain, notre intervenant a une fois de plus usé de son sifflet pour signaler à tous le début du jeu, à tout le monde en même temps devrions-nous spécifier puisque les 28 élèves encore sur place se sont rendus sur le terrain. Comme une aire de jeu de mini-soccer équivaut à un peu moins de la moitié de la surface d'un terrain de soccer réglementaire, on peut facilement imaginer l'allure de la partie.

De temps à autre, sans pour autant arrêter le jeu, l'enseignant a timidement tenté de rappeler à tous de bien se démarquer, de faire de bonnes passes. Mais avouons qu'à 14 contre 14, sur un coin de pelouse, les actions valables sont pour le moins limitées, ce qui réduit de beaucoup les possibilités de voir les bons joueurs exprimer tout leur talent. D'ailleurs, compte tenu du calibre des élèves en présence, il n'aurait guère fallu s'attendre à mieux...

Pendant que volaient les coups de pied mal habiles, que se multipliaient les bousculades pour des riens, que plusieurs ne suivaient même pas le jeu au point de laisser passer le ballon devant eux sans réagir, et que les deux ou trois élèves plus doués tentaient avec acharnement de déjouer leurs 14 adversaires par des dribbles savants, notre enseignant-vedette se tenait toujours à sa ligne de touche, arbitrant sans trop de convictions cette interminable partie de "ballon coup de pied".


Fin du match

Puis, d'un autre coup de sifflet approximatif, l'éducateur physique a signifié aux jeunes la fin de la partie et tenté de les regrouper devant lui, dans une indifférence quasi totale. Comme peu d'élèves répondaient à sa consigne, il eut l'idée de procéder à un compte à rebours, à voix haute, dans l'espoir de voir ses troupes s'amener au pas de course.

Malheureusement pour lui, seuls quelques élèves ont réagi au compte de "cinq". À "quatre", quelques autres ont commencé à courir. À "trois", deux ou trois jeunes tout au plus ont cru qu'il valait mieux obéir...

À vrai dire, le compte à rebours en question n'aura jamais dépassé le chiffre "trois". Pendant qu'une large part du groupe s'amenait doucement en se traînant les pieds, notre enseignant émettais ses dernières directives avant le retour au bercail. D'ailleurs, près de la moitié du groupe ne s'était toujours pas présentée devant lui lorsqu'il a donné le signal de quitter les lieux.

Pendant le retour, nombreux ont été les élèves qui se sont attardés sur le terrain sans que l'enseignant, s'éloignant des lieux, ne leur accorde la moindre attention. Certains ont alors démontré un intérêt soudain pour le ballon, peut-être parce qu'ils n'avaient pas vraiment eu l'occasion d'y toucher auparavant... D'autres grimaçaient à l'idée de devoir retourner en classe. Deux autres, enfin, ont pris une direction opposée à celle du groupe, peut-être avec l'intention de rejoindre les déserteurs du début du cours, qui sait!

En assistant à cette véritable comédie pédagogique, en épiant les moindres gestes de cet enseignant, à son insu, il nous a été impossible de saisir le plaisir qu'il peut éprouver en répétant sans doute cette façon de faire chaque jour de la semaine. Lorsqu'un enseignant ne retire manifestement aucune satisfaction à exercer son boulot, que ses élèves s'ennuient à mourir et qu'il n'exerce sur eux aucune forme d'autorité ou d'inspiration, peut-on alors parler d'un acte pédagogique?

Oui, cette séance d'espionnage aura été fort révélatrice pour nous puisqu'elle aura fait la démonstration, une fois de plus, qu'il subsiste toujours parmi ce flot d'enseignants ultra professionnels et dynamiques quelques pommes pourries tout à fait inconscientes du tort qu'elles font à notre profession.



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