Le Ritalin®: mode ou nécessité?

Le Ritalin® est souvent le "médicament miracle" prescrit aux élèves présentant entre autres des troubles du comportement. Il est en fait tellement populaire au Québec que plusieurs se demandent s'il n'est pas devenu un peu trop facile de l'adopter pour remédier à une situation qui nous échappe. Le texte qui suit dresse un portrait de la situation actuelle.



Le 15 mars 2001, Olivier Girondier, étudiant en éducation physique et à la santé à l'UQTR, écrivait:

Actuellement, le Ritalin® est certainement le médicament le plus connu dans les cours d'école du Québec. Or plusieurs personnes commencent à s'élever contre l'utilisation abusive qui s'en ferait.

Vous devez d'abord savoir que le nom scientifique de ce produit est méthylphénidate; il est utilisé pour traiter le trouble déficitaire de l'attention (TDA) et le trouble déficitaire de l'attention avec hyperactivité (TDA-H), plus connu sous le nom d'hyperactivité.

«Selon le DSM-IV (Diagnostic and Statistic Manual, 4e édition, de l'Association américaine de psychiatrie), le TDA ou TDA-H consiste en une inattention anormale pour l'âge réel et une impulsivité avec ou sans hyperactivité motrice.» (1)

Ce problème touche de 1,2 à 20% des enfants fréquentant l'école, selon les études, et davantage les garçons que les filles.

Le méthylphénidate est un stimulant, classé avec les amphétamines et la cocaïne dans le DSM-IV. Les stimulants ne diminuent bien sûr pas l'agitation mais ils permettent à l'enfant d'être plus attentif et donc de faciliter son apprentissage, ce qui contribue à diminuer son hyperactivité. Par contre, ils ont des effets secondaires: exacerbation des tics moteurs et du syndrome de Gilles de la Tourette, insomnie, irritabilité, douleurs abdominales, diminution de l'appétit et perte de poids, augmentation du rythme cardiaque et de la tension artérielle. Mais, ces effets secondaires sont généralement bénins et peuvent être contrôlés en ajustant la dose et l'horaire d'administration. Il n'empêche que les effets à long terme ne sont pas encore connus.

Bien sûr, la plupart des enseignants et des parents interrogés vous affirmeront que le Ritalin® est absolument utile et que, sans lui, ils n'arriveraient pas à contrôler les enfants hyperactifs.

Mais peut-être cataloguons-nous trop vite un élève comme hyperactif. En effet, pour que ce diagnostic soit énoncé, il faut que les symptômes persistent pendant au moins six mois et qu'ils surviennent avant l'âge de 7 ans. Cela veut donc dire que ce trouble ne peut être détecté que par les parents ou par un enseignant du préscolaire ou de 1ère année et seulement après six mois de classe. De plus, les parents doivent rendre obligatoirement visite à un médecin pour obtenir la prescription de Ritalin®; ce médecin doit alors poser le diagnostic et prendre le temps d'expliquer aux parents et à l'enfant les avantages et inconvénients de cette médication ainsi que les autres possibilités de traitement. Êtes-vous certains que c'est réellement ce qui se passe dans tous les cas?

«Malheureusement, le chemin qui mène au Ritalin ressemble plutôt à celui-ci. L'enseignante est associée ou devient pratiquement responsable du "diagnostic" en complétant différents questionnaires et grilles d'observation. Si les comportements de l'enfant s'approchent des symptômes associés au déficit d'attention, l'enseignante ou la direction suggère aux parents de voir un médecin. Les rencontres de 5 et 15 minutes sont courantes. Entre 1992 et 1996, les consultations qui se sont conclues par une prescription sont passées de 41 à 62%.» (2)

De plus, certains chiffres laissent songeur:

«Le nombre de prescriptions de Ritalin a plus que triplé au Québec au cours des cinq dernières années, passant de 47 922 en 1992 à 175 547 en 1997. C'est ce que révèle l'hebdomadaire "L'Actualité médicale" dans son édition du 14 janvier 1998. Ces données proviennent de la firme IMS Canada [...] Aux États-Unis, l'utilisation illicite du Ritalin® comme euphorisant est un phénomène bien connu. Là aussi la hausse des prescriptions a atteint 250% entre 1990 et 1995. L'ONU s'est même alarmée du phénomène en 1996 dans un rapport sur la lutte mondiale contre les narcotiques.» (3)

Les Européens ont une toute autre vision de l'hyperactivité; ils parlent de «syndrome hyperkinétique qui se caractérise par de l'hyperactivité, de la distractivité et une faible concentration." (4) Les diagnostiques d'hyperactivité sont rares en Europe et le traitement ne consiste pas seulement en l'administration d'un médicament.

«"Comment expliquer, [dit M. Cohen], que dans toute la France, il n'y ait que 3452 enfants qui prennent du Ritalin, alors qu'il y en a plus de 10 000 sur l'île de Montréal? Que près de 10% des garçons de 3e année à Laval en consomment?" M. Cohen* s'est rendu en France pour enquêter sur le sujet. "L'approche est totalement différente, dit-il. On n'appelle pas "hyperactifs" les enfants qui souffrent de ce syndrome. On a recours à plus de ressources professionnelles. Des psychologues, des travailleurs sociaux. On rencontre la famille; on visite le milieu de l'enfant. Ce n'est jamais vu comme un problème de l'enfant, mais plutôt comme un problème de la famille, de l'école, de relations."» (5)

Alors, les médecins européens sont-ils incompétents? Les enfants d'outre-atlantique sont-ils si différents de ceux d'ici? Je vous laisse trouver la réponse.

D'après moi, la solution Ritalin® est devenue celle de la facilité. Pourtant, ce n'est pas la seule.

Les traitements non médicamenteux doivent constituer une partie importante du plan de traitement et inclure une thérapie cognitivo-comportementale, une formation corrective au besoin, l'apprentissage au comportement social adapté ainsi qu'une éducation des parents et autres membres de la famille concernant les techniques de prise en charge de l'enfant ayant un TDA-H.1

Ainsi, Pierre Paradis, professeur à l'Université du Québec à Rimouski, a mis en place, en 1987, un projet en milieu scolaire intitulé Éducattention. Celui-ci consistait à jumeler des élèves hyperactifs avec des étudiants en adaptation scolaire afin qu'ils se rencontrent pendant deux heures, quatre fois par semaine. Le principe de l'intervention reposait sur «l'application systématique du processus questionnement-verbalisation-rétroaction. "Pierre-Alexandre, m'écoutes-tu? Je vais te poser une question mais, avant d'y répondre, tu vas me répéter la question.» (6)

De plus, la première demi-heure de la rencontre était consacrée à de l'activité physique! Quoi de mieux pour permettre au jeune de dépenser son surplus d'énergie! Résultats de ce projet: augmentation au test du quotient intellectuel global (QI) et amélioration de l'estime de soi.

Une autre étude, menée par Pierre Charlebois, professeur à l'École de psychoéducation de l'Université de Montréal, consistait à «développer à la fois les capacités d'autorégulation de l'enfant par des activités de bricolage bien encadrées ainsi que les habiletés de base nécessaires aux relations sociales.» (7) Et là encore, les résultats sont très positifs: au bout de trois ans, les enfants, âgés de 6 à 9 ans, ont amélioré leurs résultats scolaires et ont réussi dans trois matières sur quatre, comparativement à 1,6 pour le groupe contrôle. En passant, sur les 80 jeunes ayant participé à l'étude seulement trois étaient sous médication.

Le seul problème est que les acquis permis par ces deux projets ne sont pas permanents, les jeunes ont besoin d'un suivi tout au long de leur scolarité. Mais au moins, nous savons maintenant que les médicaments ne sont pas la seule solution et pas la plus efficace non plus en ce qui concerne les apprentissages cognitifs.

«L'effet profitable des stimulants [comme le Ritalin®] sur le comportement et le fonctionnement d'une majorité d'enfants hyperactifs ne fait aucun doute. Mais la question fondamentale est de savoir comment les intégrer à une intervention globale pour que l'enfant en retire le maximum de bénéfices.» (8)

Bien sûr de telles approches nécessitent des ressources humaines, et donc financières, importantes. Mais il faut savoir ce que nous voulons: des enfants calmes, assommés par des médicaments ou des enfants légèrement agités et autonomes car ayant développé des stratégies de contrôle comportemental et d'apprentissage?

Alors? Le Ritalin®: mode ou nécessité?


Olivier Girondier
Étudiant en éducation physique et santé de l'UQTR

Note de l'auteur: Je tiens à remercier M. Claude Dugas, Ph. D., professeur au Département des sciences de l'activité physique à l'UQTR, pour son aide.

* David Cohen est professeur et chercheur à l'École de service social de l'Université de Montréal


Références

1. Bulletin d'information toxicologique, vol. 12, no 1, avril 1996; http://www.ctq.qc.ca/ritalin.html

2. Nouvelles CEQ, mai-juin 1998, p. 8 à 10; http://www.ceq.qc.ca/nouvelle/mai98/ritalin.htm

3. http://www.reseauproteus.net/signaler/1998012000.htm

4. Dubé R. (1992). Hyperactivité et déficit d'attention chez l'enfant. Gaétan Morin Éditeur, Boucherville. p 23.

5. http://web.wanadoo.be/scarlett/traitements/le_ritalin.htm d'après un extrait du journal Le Champlain, journal du Syndicat de l'enseignement de Champlain, vol. 6, no. 15, 28 avril 1999; http://syndchamplain.educ.infinit.net/

6. Au secours des enfants hyperactifs. Réseau, février 1993, p 9.

7. Ritalin, hyperactivité et interventions psychoéducatives; http://www.forum.umontreal.ca/numeros/1998-1999/Forum99-03-22/article10.html

8. Dubé R. (1992). Hyperactivité et déficit d'attention chez l'enfant. Gaétan Morin Éditeur, Boucherville. p 155.



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