Tout faire pour être aimé et respecté... mais à quel prix?!

L'heure est aux restrictions budgétaires, à la surpopulation dans les classes et à l'intégration des élèves en difficultés. Régulièrement, on entend des enseignantes et enseignants d'expérience dire que "les temps sont durs", que "ce n'est plus comme avant". Si, avec l'âge, on fait preuve sans doute d'un peu moins de patience, et si l'énergie d'antan nous semble parfois perdue à jamais, il faut par contre avouer que la tâche qui nous incombe est loin d'être du gâteau! Pour certains, la survie dans le monde de l'éducation passe par une adaptation au milieu frôlant l'abdication.


Il fut une époque où le titre d'enseignant imposait nécessairement le respect chez les élèves et leurs parents. L'enseignant, en général, était perçu par tous, dans la société, à la fois comme le détenteur et le transmetteur du savoir. On lui accordait d'office le titre de Madame ou Monsieur tout en s'adressant à lui en le vouvoyant.

Mais les temps ont bien changé depuis. Plusieurs jeunes n'ont plus de véritables parents, ou n'en ont qu'un seul. À l'opposé, certains en ont maintenant quatre, parfois davantage lorsque ce sont les grands-parents qui prennent la relève. Dans un tel melting-pot, il n'est pas étonnant de constater que le "vous" a vite laissé la place au "tu" dans les conversations enseignant / élèves.

Si les collèges privés québécois ont tenu à conserver et exigent cette forme de respect dans le langage de leurs élèves, plusieurs écoles du secteur public l'ont abandonné depuis longtemps, bien qu'on constate un retour aux valeurs dites traditionnelles dans certains milieux ces dernières années.

Dans plusieurs écoles, le débat est enclenché: doit-on recourir au "vous" obligatoire pour récupérer le respect d'autrefois? Certains pensent que oui puisque l'élève n'est pas en contact avec l'enseignant pour s'en faire un ami mais bien pour apprendre de lui. Dans le coin opposé, d'autres craignent l'érection d'une barrière psychologique de glace entre l'enseignant et l'apprenant.

Il s'agit, certes, d'une question sans réponse qui se traduit inévitablement par des discussions hautement philosophiques auxquelles on ne peut greffer de solution miracle ralliant tous les points de vue. Parce que le respect est interprété différemment par chacun en fonction de son propre système de valeurs, il serait utopique pour quiconque d'espérer convaincre un collègue du bien-fondé de sa définition personnelle du respect si les valeurs guidant son style de vie sont divergentes.

Se montrer ferme sans être sévère: Est-ce possible?

Que l'on opte pour le "vous" ou le "tu" dans les relations avec l'élève, une constante demeure: la qualité de cette relation et le respect mutuel dont feront preuve l'enseignant et l'élève dépendront davantage de la clarté des exigences de l'enseignant, dès les premières rencontres de l'année, et du maintien de celles-ci tout au long de l'année, que du vocabulaire usuel permis à l'élève.

Les enseignants qui accueillent chaque année un ou une stagiaire dans leur milieu émettent souvent le commentaire qui suit: "il a d'abord tenté de devenir l'ami des élèves et il en a perdu le contrôle!"

C'est un fait, nombreux sont les jeunes enseignants qui entreprennent leur nouvelle carrière avac l'idée de devenir le confident des jeunes, une sorte de grand frère ou grande soeur. Cette éventualité s'avère souvent un échec puisque, dans sa tête, l'élève n'a jamais eu à obéir de quelque façon que ce soit à une personne avec qui il entretient des liens affectifs, sauf ses parents immédiats. Et nul besoin d'ajouter que plusieurs enseignants d'expérience ne réussissent pas plus aisément à rallier amitié et autorité dans leur relation avec l'élève. Bien au contraire, on assiste souvent aux confrontations dominant / dominé, panache des enseignants craignant de perdre le contrôle de leurs élèves s'ils se montrent trop amicaux.

Il importe donc de mettre cartes sur table dès les premiers contacts avec l'élève: quelles sont nos exigences, nos limites et les frontières du territoire auquel le jeune aura accès? Une fois ces impératifs clairement établis, c'est la rigueur, et non la sévérité, avec laquelle l'enseignant fera respecter ces exigences qui feront en sorte d'éclaircir la relation avec l'élève.

Dernièrement, je revoyais par hasard un ancien élève, déménagé dans un nouveau secteur de la région, dont le comportement à l'égard de ses camarades et des enseignants avait toujours été problématique. Ma première question avait été instinctivement de lui demander s'il aimait toujours autant l'éducation physique, comme "dans le bon vieux temps!" C'est sans hésitation qu'il me confia alors que "mon prof est con! Je peux foutre des coups de poing sur la gueule des autres; il continue de me parler tout doucement pour ne pas que je pique une colère!"

Cet exemple, qui ne représente certainement pas un cas unique, illustre bien à quel point les élèves sans problèmes particuliers d'adaptation, tout comme ceux réputés pour leurs sautes d'humeur, sont tout de même capables de discernement. Parfois même en dépit de comportements répréhensibles, ils vouent une certaine forme de respect envers l'adulte à la condition que son autorité soit assujettie à une logique. Dans ce cas-ci, l'enseignant qui désirait se montrer trop "cool", comme le disent les jeunes, a carrément produit l'effet contraire à ce qu'il souhaitait par son intervention fort modérée.

Qu'on exige le "vous" ou qu'on permette le "tu" de nos élèves, la logique est la même. L'élève respectera l'adulte qui voit à ce que les exigences établies soient rencontrées, en se montrant ferme, sans pour autant user d'une sévérité exagérée. Il aura toutefois beaucoup de mal à s'identifier à une personnalité dominatrice, colérique, ou trop bonasse, parce qu'elle ne s'affichera pas en contrôle de la situation.

Mais hélas! il n'y a pas que le respect mutuel qui permette de contrôler les élèves violents, dérangeants ou indisciplinés. Et c'est là qu'entrent en ligne de compte les habiletés naturelles d'adaptation de l'enseignant qui, elles, sont davantage innées qu'acquises...



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