La mesure des plis cutanés: limites de son utilisation chez l'enfant et l'adolescent

Un document intéressant d'un de nos lecteurs

Quelques lecteurs de La bande sportive, abonnés à notre liste de diffusion, ont eu l'occasion de discuter de la mesure des plis cutanés sur des sujets en milieu scolaire. Pour le bénéfice de nos lecteurs, et avec le consentement de l'auteur, voici un point de vue intéressant publié dans notre liste de diffusion.



Le 10 février 1999, Pascal Prévost, de France, écrivait:

Une nouvelle fois, je vais semer le trouble dans vos esprits en voulant apporter ici un complément d'information mais surtout vous mettre en garde concernant le problème soulevé par quelques abonnés de la liste de diffusion de La bande sportive.

Tout part du fait que l'on souhaiterait connaître la répartition (en % ou en kg) de deux principaux compartiments du corps que sont:

1 la masse maigre (MM) qui comprend muscles, viscères, os, peau, etc.;
2 la masse grasse (MG) de réserve qui comprend essentiellement la graisse sous cutanée (à ne pas confondre avec la graisse constitutive qui se trouve dans toutes les parties du corps: SNC, moelle osseuse, coeur, poumons, foie, rate, muscles, etc., et qui entrent dans la composition des membranes cellulaires, des enveloppes de maintien par exemple).

Connaître cette répartition est à l'évidence important pour toute personne qui s'intéresse à l'activité physique car du rapport entre le moteur (muscle) et du bagage transporté (graisse) dépend l'efficacité et l'efficience de l'individu dans beaucoup d'activités physiques et sportives. Ainsi, l'état de forme et la santé future de l'enfant et de l'adolescent sont tributaires de la relation entre ces deux composantes du corps.

Notre première réaction dans une telle situation est d'appliquer la démarche adoptée avec les adultes à une population d'enfants et d'adolescents et, ce faisant, d'utiliser les petites choses qui vont bien avec: les formules magiques permettant de calculer le fameux pourcentage de graisse à partir de la mesure des plis cutanés dans le cas présent.


MAIS!!!!!....

Eh oui, il y a toujours dans notre domaine des limites d'extrapolation qui s'imposent de par le public auquel on s'adresse (cf. le courriel envoyé l'an dernier concernant l'évaluation de terrain et notamment ce qui était dit sur l'estimation du VO2 max).

Les recherches concernant ce que l'on appelle la composition corporelle doivent nous mettre en garde mais aussi nous aider à réviser notre point de vue sur les techniques d'évaluation de ces compartiments. Il ne faut pas oublier le mot "évaluation" car celle-ci ne nous donne déjà qu'une ESTIMATION plus ou moins fiable de certains paramètres réels.

Les principaux résultats sont les suivants:

1 Il existe une NETTE influence du SEXE sur l'évolution de la composition corporelle.
2 Le pourcentage de MM augmente tout au long de l'enfance de façon similaire chez les garçons et les filles jusqu'à ce que les filles entrent dans la période de la puberté.
3 À ce moment (vers 10-12 ans), les filles voient leur pourcentage de MG augmenter sous l'effet des hormones sexuelles (oestrogène et progestérone) alors que chez les garçons c'est le pourcentage de MM, dont celui de la masse musculaire, qui augmente rapidement sous l'influence de la testostérone, et ce vers 13-14 ans. L'absence d'augmentation de MM chez les filles durant cette dernière période signifie qu'elles ont atteint leur niveau adulte quatre à cinq ans avant les garçons. Qui plus est, les filles ont un pourcentage de MG supérieur à celui des garçons dès l'âge de 2-3 ans, ce qui fait qu'à la fin de la maturation (âge adulte), les femmes ont en moyenne un pourcentage de MG deux fois supérieur à celui des hommes.
4 Les mesures de composition chimique du corps, notamment l'eau corporelle et le potassium, donnent une information supplémentaire sur cette variation de la composition corporelle avec la maturation:
a) la plus grande partie de l'eau se trouve dans la MM; il a été montré qu'il y avait chez l'enfant une diminution progressive de l'hydratation de la MM durant la croissance (de 80% à la naissance, on passe à 70% à l'âge adulte en moyenne);
b) la concentration de potassium dans le corps est censée représenter la proportion de MM de notre corps; sa mesure montre que les valeurs enregistrées à 17-20 ans sont de plus de 50% supérieures à celles mesurées à la naissance;
c) la mesure de la densité osseuse montre qu'il y a une augmentation de celle-ci d'environ 5-7% entre 8 et 18 ans.

Par conséquent, il serait illusoire de penser que l'on peut mesurer de façon fiable le pourcentage de MG (et donc de kg superflus pour certains) à l'aide des équations mises au point avec un population adulte compte tenu du fait que les processus de maturation ont une grande influence sur la composition corporelle.

Puisque cette dernière est en constant remaniement, il faudra bien prendre garde aux résultats obtenus par les mesures de plis cutanés. Des erreurs de surestimation de 7 à 13 % ne sont pas rares.

À vouloir sans cesse appliquer les modèles utilisés chez l'adulte, on en oublie que l'on a affaire à deux populations complètement différentes à tout point de vue et que la principale caractéristique de l'enfance et de l'adolescence est le CHANGEMENT.

Ceci dit, il existe actuellement des publications qui tentent de concilier l'approche des équations paramétriques de l'adulte avec une approche plus modulaire qui inclut des variables de correction des résultats en fonction du niveau de maturation atteint par l'enfant.

Donc patience! Nous aurons bientôt des outils de terrain fiables pour mener à bien nos actions.


Estimation de la surcharge pondérale à l'aide de la mesure des plis cutanés

D'abord en ce qui concerne la méthode elle-même:

1°) Peters et coll. (1994) ont montré, en faisant la somme de quatre plis cutanés et en faisant une mesure directe de la graisse sous-cutanée à l'aide de la résonance magnétique nucléaire (i), qu'il existait une corrélation très élevée entre ces deux paramètres (r = 0.94 pour les garçons et r = 0.88 pour les filles) chez des enfants âgés de 11 ans.

Ceci prouve que la somme des plis cutanés donne une bonne technique pour mesurer la graisse sous-cutanée et que surtout cela démontre que la variabilité de la graisse corporelle est principalement due à cette graisse sous-cutanée au cours de cette période de l'enfance.
2°) On estime que la reproductibilité de la mesure d'un pli (et par conséquent de tous les plis) est excellente pour un même expérimentateur. Par contre, la variabilité est beaucoup plus grande entre les expérimentateurs eux-mêmes.

Par conséquent, pour éviter d'avoir des données biaisées, il faut:
- soit faire faire les mesures par la même personne, surtout lorsque l'on veut voir une évolution au niveau longitudinal (durant la croissance par exemple);
- soit s'assurer de la matrise de cette technique en donnant une formation spécifique à la personne intéressée.
Il faut également s'avoir que selon la pince utilisée, on peut avoir des différences pouvant aller jusqu'à 10 % entre deux mesures d'un même pli (Gruber et coll. 1990). Il existe d'ailleurs des nomogrammes permettant de corriger ces déviations.

Et attention à l'endroit où vous faites vos mesures ainsi qu'à l'orientation que vous donnez au pli lorsque vous pincez la peau! Consultez les nomenclatures des plis cutanés dans la littérature pour être sûr que vous faites bien ce qui a été proposé comme protocole!
3°) Concernant maintenant les équations, et en utilisant des techniques statistiques appropriées (comme le R^2 qui donnent une idée sur la façon dont un nuage de points est étalé par rapport à la droite de regression de ce même nuage de points), Slaughter et coll. (1988) ont proposé les équations suivantes à partir de la mesure de deux plis cutanés:
%G=
a) pour les garçons pré-pubaires:
1.21 * ( tric + sscap) - 0.008 * (tric + sscap)^2 * 1.7
b) pour les garçons pubaires:
1.21 * ( tric + sscap) - 0.008 * (tric + sscap)^2 - 3.4
c) pour les garçons post-pubaires:
1.21 * ( tric + sscap) - 0.008 * (tric + sscap)^2 - 5.5
d) pour toutes les filles:
1.33 * ( tric + sscap) - 0.013 * (tric + sscap)^2 - 2.5
Si la somme des deux plis est supérieure à 35 mm:
e) pour tous les garçons:
.783 *( tric + sscap) + 1.6
f) pour toutes les filles:
.546 *( tric + sscap) + 9.7
Ces données ont été confirmées par le travail de Janz et coll. (1993) sur une population de 122 jeunes âgés de 8 à 17 ans.

En règle générale, l'écart type sur le pourcentage de graisse est de 4.6% chez les garçons et de 3.5% chez les filles, ce qui est plutôt bien.

Pour ceux qui veulent utiliser plus de deux plis cutanés, Drinkwater et coll. (1993) proposent deux équations dont la validité a été montrée grâce à des mesures directes à l'aide du DXA (dual energy x-ray absorptiometry) qui est très fiable:
%G=
a) pour les filles:
10.42 + 0.38 * tric + 0.35 * abdo + 0.37 * mollet
b) pour les garçons:
9.99 + 0.52 * tric + 0.38 * abdo + 0.51 * mollet - 0.16 * poids
Dans toutes ces équations:
- tric correspond au pli tricipital;
- sscap au pli sous-scapulaire;
- abdo au pli sub-iliaque;
- mollet au pli du mollet.


Pascal Prévost
Paris, France




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