Ma philosophie de l'enseignement est-elle éducative, sportive ou récréative?

En s'infiltrant dans des conversations entre éducateurs physiques, au gré du hasard, il arrive souvent que des remarques du genre "elle ne pense qu'à ses objectifs, mais ses élèves s'ennuient", ou encore "ses élèves ont de quoi être bons en badminton, ils ne font que cela durant toute l'année", se font entendre. Il y a fort à parier qu'il vous arrive, à l'occasion, d'entendre de telles remarques. Peut-être en avez-vous déjà prononcées vous aussi...


Si ces commentaires ont souvent un fond de vérité, et même si l'on éprouve parfois quelques difficultés à adhérer à la façon de faire d'un collègue, il n'en demeure pas moins qu'il s'avère dangeureux d'en dénigrer son travail. Il importe en fait de d'abord questionner la philosophie guidant cet enseignant avant de porter un jugement définitif sur lui et de lui apposer une étiquette.

Grosso modo, on pourrait faire ressortir trois philosophies différentes de l'enseignement, lesquelles ont toutes leur bagage d'avantages et d'inconvénients.

Une philosophie éducative sous-entend un enseignement strictement orienté vers les objectifs d'apprentissage provinciaux, du ministère de l'Éducation, et institutionnels, d'une commission scolaire donnée par exemple. Les enseignants guidés par cette philosophie deviennent souvent des personnes-ressources respectées par leurs consoeurs et confrères, et s'impliquent volontier dans la conception de scénarios d'apprentissage et de tâches évaluatives institutionnels. Leurs élèves survolent et développent différentes habiletés motrices et attitudes comportementales importantes dans leur développement général, en autant que le temps qui leur est alloué hebdomadairement soit suffisant en terme de nombre de périodes (!).

Les enseignants guidés par une philosophie sportive ont pour leur part le sentiment de développer les mêmes habiletés motrices énumérées dans le programme du M.É.Q. tout en empruntant une voie différente pour y accéder. D'après ce courant de pensée, la maîtrise des diverses techniques de base des activités physiques et sportives dites traditionnelles (athlétisme, basketball, handball, gymnastique, etc.) mène nécessairement aux mêmes résultats qu'un enseignement orienté vers les objectifs d'aprentissage: l'élève acquiert de nouvelles habiletés à travers des sports qu'il apprend à aimer, dans le cadre des cours et des activités parascolaires. Mieux, il raffine ses compétences sportives et est ainsi capable de meilleures performances.

Une philosophie de l'enseignement récréative est principalement axée sur le plaisir engendré par la pratique d'activités stimulantes aux yeux des élèves. Ses fondements reposent sur le désir d'accrocher à tout prix l'élève à l'éducation physique, aux activités physiques et aux sports. On veut faire de lui une personne qui adhère de manière inconditionnelle à l'éducation physique et sportive et, chemin faisant, qui y restera attachée pour les années à venir, souhaite-t-on. L'image que Monsieur et Madame Tout-le-Monde se font de l'éducation physique en général correspond d'ailleurs très bien à cette philosophie: les enfants s'amusent, rient et adorent les activités suggérées. Un enseignant répondant à cette description se montrera réceptif aux goûts et désirs de ses élèves.

Un danger

On peut juger les tendances de chacun, les comparer avec les siennes, et même les condamner. Mais là réside un danger dont il faudrait se méfier à tout prix... si l'on ne veut pas se tirer dans le pied!

Chacun, à sa façon, sait laisser sa marque dans son milieu, influence la clientèle d'élèves avec qui il travaille. Du moins, il a le potentiel pour le faire! L'enseignant orienté vers les objectifs d'apprentissage laissera à ses élèves une impression justifiée d'avoir réellement appris quelque chose pendant les cours d'éducation physique.

L'enseignant manifestement tourné vers les sports, donc orienté vers les activités et non les objectifs, saura pousser ses élèves au delà de leurs limites, en faire presque de vrais spécialistes. Au cours des activités parascolaires qu'il supervisera et lors de tournois sportifs, il les encouragera à performer davantage, avec un certain succès.

Le "prêcheur de plaisir", lui, n'éprouvera aucun problème à atteindre ses objectifs: les élèves adoreront ses cours, l'éducation physique en général, et en redemanderont continuellement. Il y a fort à parier que cet enseignant remporterait haut la main un concours de popularité entre tous les profs de l'école!

Une constante demeure: chacun a la capacité de remplir son travail consciencieusement, selon son bon vouloir. Toutefois, les attitudes radicales, c'est-à-dire gravitant exclusivement autour d'une philosophie particulière de l'enseignement, n'apparaissent pas, dans le contexte actuel, comme une solution idéale à envisager. Le travail de l'éducateur physique a en effet beaucoup changé ces dernières années, même que l'orientation générale de l'éducation physique au Québec vient de faire un virage de 180 degrés afin de mieux s'adapter aux nouveaux besoins de société. On ne peut donc plus parler uniquement d'éducateurs physiques enseignants, entraîneurs ou animateurs. Il nous faut aussi, dorénavant, parler des éducateurs physiques promoteurs de la bonne santé, de la bonne forme et des bonnes habitudes de vie. Dans nos écoles, on ne pourra donc plus pointer du doigt les spécialistes en pédagogie, en entraînement sportif ou en récréologie. Bien au contraire, l'éducateur physique devra relever le défi de s'identifier comme le spécialiste des habitudes de vie saines.

Continuer d'enseigner selon une seule et unique philosophie serait donc une erreur monumentale. Il faudra plutôt, si ce n'est déjà fait, devenir un intervenant multidisciplinaire, celui qui présentera un véritable contenu pédagogique à ses élèves, dans le cadre de cours stimulants, présentés de manière dynamique. Il nous faudra aussi faire sentir aux élèves que l'éducation physique n'est pas uniquement l'histoire d'un certain nombre de cours pendant une année scolaire, mais bien une dynamique qui déborde, et se doit de le faire, de la grille-horaire habituelle de l'école, par exemple en prévoyant un lot d'activités parascolaires multiples. Il nous faudra enfin nous impliquer davantage dans l'élaboration des projets éducatifs de nos milieux respectifs de telle sorte que l'éducation physique en fasse partie intégrante. Et tout ça en se manifestant comme LE promoteur de la santé par excellence... Ouf!

Plusieurs diront qu'il est impossible de demander autant à une seule et même personne (plusieurs écoles primaires en particulier ne comptent sur la présence que d'un seul éducateur physique), et c'est beaucoup demander effectivement. Mais le but n'est pas hors d'atteinte, loin de là. Cessons donc de juger, critiquer ou condamner la façon de faire de certains. Il est temps plutôt de les rallier à notre cause, pour la reconnaissance d'une éducation physique obligatoire, quotidienne et dynamique. Perfectionnons-nous, ouvrons-nous à de nouvelles idées, à de nouveaux horizons, et travaillons tous dans la même direction...




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