Faux partenaires

Aujourd’hui, vendredi, était journée pédagogique dans les écoles de la région. Tous les éducateurs physiques ont travaillé isolés, chacun dans son milieu. Ils ont planifié, préparé des évaluations, élaboré des scénarios pédagogiques.

Je me suis levé l’air bourru ce matin. En raison de mon âge peut-être, de l’arthrose, de mes multiples bobos, de la pluie. Qu’importe, rien de bon ne s’annonçait pour moi en ce jour sans élèves et sans entrain. Et cette vague impression, née de rien, a perduré d’heure en heure. Et vous savez quoi? Il est maintenant 21h00 et j’ai toujours une sale mine.


J’ai donc passé la journée entière à maugréer. Et malgré les apparences, en réalité, j’avais mes raisons. C’est qu’en plus de vieillir, je me sens de plus en plus poussé vers la ligne de touche, comme si ma présence n’avait plus vraiment d’importance. Mais je ne suis pas seul, loin de là, puisque vous m’y accompagnez sans vous en rendre compte. Et c’est ce qui me met en rogne.

Nous ne réclamons plus. Nous nous désengageons. Nous mutons, et nous sommes volontaires. Pour moi, c’est un drame.

La famille s’élargit mais la confrérie s’endort. Nous avons maintenant des « partenaires ». Partout-partout, plein de partenaires. Nous sommes nous-mêmes des partenaires et en sommes fiers. On nous tape dans le dos en nous le répétant cent fois : « Sans la collaboration des éducateurs physiques, l’aboutissement de cette activité, de cette entreprise, de cette manifestation, de cette enquête — nommez-les! — aurait été voué à l’échec. »

Ces « partenaires » forment la grande famille de l’Activité physique. Remarquez le grand « A ». Ce n’est pas une coquille mais plutôt un chromosome qu’on colle à la peau de tous ceux et celles qui font la promotion de la bougeotte continuelle auprès des jeunes, et ils sont nombreux. Tellement nombreux maintenant qu’on ne s’y retrouve presque plus.


Du déjà vu

En 2003 — depuis si longtemps déjà?! — je me trouvais à Trois-Rivières pour y prononcer une conférence portant sur le rôle plus moderne des éducateurs physiques, résolument tournés vers l’avenir, dans la société québécoise. Pendant mon plaidoyer d’une vingtaine de minute, j’avais insisté sur deux phrases qui avaient longuement mûri dans mon esprit et qui, je m’en souviens bien, avait suscité une chaude réaction de l’auditoire.

« Notre attitude d’accueil et notre désir certain de contribuer efficacement au bien-être et à la santé des jeunes doivent toujours être intimement liés à notre refus de voir se diluer notre unicité dans ce qu’on aime bien appeler la grande famille du sport. »

« Souscrire à certaines tentatives répétées de couler l’éducation physique et à la santé dans le moule de "l’activité physique" pure, c’est endosser cette croyance ancestrale à l’effet que l’éducation physique est une simple occasion de plus de bouger. »


Je vous parlais de mon air bourru du matin… Si vous pouviez me voir la bouille maintenant. Rien ne s’arrange. Les exemples se multiplient à mon esprit. Quelque chose me laisse croire que nous nous éloignons de la solution. Je fulmine.

Depuis l’avènement virtuel des deux heures d’éducation physique au primaire, on sent un faux sentiment du travail accompli chez les décideurs, et dans la population en général, comme si le dossier était clos et les problèmes de sédentarité des jeunes sous contrôle. On mise dorénavant sur des événements et activités accessoires visant à les faire bouger davantage.


De la politique

Appelons les choses telles qu’elles sont. La mesure annoncée par le Gouvernement du Québec n’avait aucun fondement social, médical ou pédagogique. Elle visait purement et simplement à faire taire la grogne de plus en plus persistante à l’égard des élus qui, devant un problème de sédentarité juvénile fortement répandu sur tout le continent, donnaient l’impression de ne rien faire malgré l’urgence évidente d’agir. Bref, même si l’ajout d’heures d’éducation physique à l’horaire des jeunes ne figurait nullement dans le plan d’action initial proposé par le parti au pouvoir, on a finalement réagi en augmentant le temps de classe hebdomadaire du secteur primaire tout en prenant bien soin de ne rien imposer à qui que ce soit. Avec le résultat mitigé qu’on connaît.

Cette annonce fut surtout un succès d’un point de vue politique et médiatique. Plus personne ne s’informe en effet du respect de celle-ci dans les écoles. Personne dans la population n’a d’ailleurs remarqué que rien n’a changé au préscolaire, au secondaire, voire au secteur collégial. On mise dorénavant sur les solutions à court terme faisant référence à leur côté ludique sans réaliser qu’il faut aussi, surtout, privilégier les mesures à long terme, davantage initiées par un développement pédagogique, c’est-à-dire dans les écoles, là où tous les jeunes sont captifs.

Les effets sont d’ailleurs frappants au sein de bon nombre de commissions scolaires. Rares sont les conseillers pédagogiques en éducation physique et à la santé — lorsqu’il y en a! — qui n’ont maintenant aucun autre dossier à soutenir. Les offres de formation nous étant destinées se font d’ailleurs de plus en plus rares, même qu’elles sont souvent totalement inexistantes dans certaines régions. Ce qui n’empêche cependant pas ces mêmes commissions scolaires de s’afficher fièrement comme partenaires, elles aussi, des nombreux organismes et associations sportives qui bénéficient ainsi de portes d’entrée directes pour leurs propres campagnes de promotion. Du rôle de pédagogues, les conseillers pédagogiques et éducateurs physiques passent donc petit à petit à celui de livreurs de publisacs.

« La promotion des saines habitudes de vie auprès des jeunes est une responsabilité partagée par tous les partenaires impliqués », clame-t-on haut et fort chez les décideurs et nos employeurs. Certes, mais un partenariat implique tout de même que les deux parties retirent un certain bénéfice de leur association. En analysant la situation sous tous ses angles, j’ai toujours un peu l’impression de ne rien recevoir comme monnaie d’échange.

Salle mine, vous disais-je…


En mal de reconnaissance

Certains groupes poussent encore un peu plus loin dans leur expertise en offrant des services d’analyse aux écoles, avec l’assentiment des commissions scolaires, afin de valider les différents programmes en place voués à la promotion des saines habitudes de vie auprès des élèves. Lorsqu’une faille est identifiée, ladite association peut également proposer des solutions afin de bonifier les services offerts aux jeunes. Ce qui étonne, c’est de constater que le tout se fasse sur réception de simples formulaires à compléter qui sont ensuite analysés dans des bureaux, à l’extérieur de l’école, par des gens qui n’y ont jamais mis les pieds.

Pendant ce temps, l’éducateur physique, lui, n’est tout simplement plus dans le coup. C’est pourtant à lui que les parents ont confié leurs enfants. C’est lui qui dispose d’une formation universitaire appropriée, lui qui applique le Programme de formation de l’école québécoise reconnu par le MÉLS, lui qui bénéficie de toute l’expertise nécessaire et, surtout, de la connaissance du milieu, de son historique, et de ses élèves.

Combien peut coûter la mise en place de groupes de pédagogues dégagés partiellement de leur tâche d’enseignement pour élaborer des stratégies éducatives institutionnelles adaptées aux réels besoins du milieu? Sûrement plus qu’une contribution financière à divers organismes locaux ou régionaux qui peuvent ensuite se permettre d’embaucher du personnel supplémentaire. De la petite politique, tout ça.

Et quelle sale mine je peux avoir, en effet... Mais je l’assume.

Je ne cherche pas à remettre en question le bien-fondé des programmes mis de l’avant par tous ces partenaires s’activant autour du monde scolaire. Si j’étais du nombre, j’en profiterais moi aussi tellement la porte d’entrée est béante! Néanmoins, force est d’admettre que nous devrions peut-être considérer leur multiplication comme symptomatique de notre propre silence, pour ne pas dire parfois de notre complaisance.

Les élus demandent peu aux éducateurs physiques, tout comme les commissions scolaires, mais une autre journée pédagogique s’est terminée aujourd’hui sans qu’aucune formation ou rencontre pédagogique que ce soit ne nous ait été proposée. Encore une autre. Il faudra de toute évidence que le premier geste vienne de nous.

Je commence à me faire vieux. La tête grise que je suis a fini de bougonner, pour aujourd’hui du moins. Mais comme j’aimerais parfois entendre davantage tous mes partenaires à la tête brune se manifester.

Texte publié le 27 janvier 2012



Vos commentaires

"Encore une fois merci Yves d'exprimer si bien ce qui fait écho à ce que je ressens depuis plusieurs années dans notre profession...

"Il y a trois termes que je ne peux plus entendre car ils cachent la spécificité de l'éducation physique: partenariat, bouger et habitudes de vie!"


— Yvette GENET-VOLET (Montréal, Québec), 1er février 2012



"Tu es merveilleux pour dire la vérité objectivement tout de même, malgré ton état d'âme du moment; le fait d'avoir avoué celui-ci t'a permis de pouvoir bien livrer ton message, ou plutôt ton appel à plus de vitalité des collègues de la profession. Pour ce faire, tu mets bien en évidence le piège actuel qui veut que tout est "OK" maintenant, car tout le monde est concerné par les saines habitudes de vie, et que comme prof d'éducation physique, mon job est assuré puisque l'ÉPS a un statut obligatoire maintenant (la subtilité que je saisis dans ton propos envers les collègues)...

"Venant de quelqu'un aux cheveux gris, tu verras si ça passe la rampe..."


— Jean-Claude DRAPEAU (Montréal, Québec), 31 janvier 2012

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