Aux grands mots les grands moyens

Ne pas parler pour rien dire; parler pour bien dire

Nous avons vu dans de précédentes chroniques que le vocabulaire que nous utilisons en présence d’élèves peut considérablement influencer le climat de travail dans notre gymnase. D’entrée de jeu, nous avions particulièrement insisté sur la violence engendrée par de simples mots et le manque de crédibilité d’un cours d’éducation physique présenté uniquement sous son angle ludique.

L’art de jouer avec les mots est pourtant beaucoup plus complexe que cela, infiniment plus subtile. Nous allons tenter de rassembler tous nos précédents propos sur le sujet et de décortiquer toute leur portée... sans mâcher nos mots!


La qualité de la langue que nous parlons est en fait le miroir de la conscience de l’enseignant. Ne pas tenir compte de son impact sur la reconnaissance de notre travail, et sur la place que nous occupons dans le système scolaire en tant que groupe professionnel, équivaut à faire l’aveu de notre inutilité auprès des jeunes d’un point de vue éducatif. Le politicien qui s’adresse à ses militants, l’avocat qui plaide en faveur de son client et le médecin prodiguant des soins à son patient n’acquièrent un certain seuil de crédibilité que dans la mesure où l’image qu’ils projettent répond à des critères de professionnalisme bien précis, dont le bien-dire.

D’un point de vue strictement linguistique, on peut questionner le degré de conscience d’un enseignant qui s’adresse à ses élèves en parlant de "kicker" le ballon, du "coach" d’une équipe sportive ou du "training" d’un athlète. De bien beaux mots français existent déjà, tous très riches en sens et en couleur, sans avoir à piger impunément dans le répertoire anglais.

Parfois, l’inexactitude du terme utilisé a des conséquences plus graves encore. Lorsqu’on demande à un enfant de "tuer" un opposant en projettant un ballon sur lui, c’est toute une représentation mentale du geste, hautement symbolique, qu’on crée chez le jeune, la plupart du temps de manière involontaire. Il n’en demeure pas moins que l’usage de termes comme "tuer", "mort" ou "jeu du massacre" banalise encore davantage une violence tout à fait gratuite que nous sommes à même de constater au coeur même de nos écoles, à la télé, dans les jeux vidéo.

D’ailleurs, cette violence peut rapidement prendre place dans le système de valeurs des jeunes si elle n’est pas rapidement désamorcée par l’enseignant. En parlant continuellement de victoire, en mettant l’emphase sur le pointage d’une partie au lieu de cibler un objectif quelconque à atteindre personnellement ou collectivement, on lance le message à tous que le meilleur pointage est le vrai but à atteindre. Cette situation est d’autant plus amplifiée lorsqu’un éducateur physique annonce qu’il va "nommer des chefs" au lieu de proposer de former lui-même des équipes équilibrées.


Dans la pédagogie

Pédagogiquement parlant, on invite souvent nos élèves à participer à un jeu au lieu de leur présenter une nouvelle activité ou une tâche différente. Certains diront que l’on nie toute présence de plaisir en éducation physique en évitant de parler de jeu. Bien au contraire, notre plus grand défi est justement de faire la démonstration à nos élèves qu’il est tout à fait possible de rallier plaisir et pédagogie dans une même séance éducative. Pour ce faire, il est nécessaire d’aborder chaque nouvelle séquence, chaque cours, voire chaque nouvelle tâche en insistant pour donner un sens aux activités présentées. Toutes les interventions qui vont suivre seront ainsi orientées vers l’objectif de la tâche à accomplir plutôt que vers l’activité elle-même (le moyen utilisé).

Concrètement, il ne sera donc plus question de "jouer au jeu x pendant le cours" mais bien "d’utiliser cette activité x pour atteindre un objectif commun à tous". La différence de sens est minime entre les deux expressions, c’est indéniable, sauf que l’une d’elle conscientise l’élève au bien-fondé de la tâche à venir, ce que l’autre ne fait pas.

Il n’est donc pas question ici de condamner toute forme de plaisir, loin de là... Notre responsabilité d’enseignant est justement de tout mettre en oeuvre afin de créer un climat d’apprentissage stimulant, ce qui nécessite la recherche constante d’une stratégie éducative.

La qualité de nos rétroactions (feed-back), en réponse à certaines actions de nos élèves, joue aussi un rôle primordial dans notre enseignement. Nombreux sont les enseignants qui se plaisent à simplement encourager leurs élèves en plaçant un petit "let’s go!" ici et là au lieu d’utiliser cette fraction de seconde de manière plus profitable. Si une rétroaction sert souvent d’élément de motivation auprès de certains élèves, elle doit aussi, pour être signifiante, leur permettre de se corriger, de se questionner, et confirmer l’exactitude ou non de leurs actions.


S'adapter

À tous les points de vue, l’usage d’un français correct n’a que des avantages pour tout éducateur physique qui se respecte. Et ce qui est merveilleux dans son utilisation, c’est qu’il est malléable selon la situation qui se présente. On peut donc, et on doit le faire, adapter notre niveau de langage à celui du groupe à encadrer sans pour autant tomber dans le langage vulgaire ou, à l’opposé, ultra enfantin.

Par exemple, un enseignant se trouvant en présence d’un groupe d’élèves du préscolaire (5 ans), en tout début d’année, décide de former des paires afin de participer à une activité gravitant autour du thème expression. Après avoir soigneusement décrit la tâche en question et de s’être assuré de la compréhension de tous, il demande à ses élèves de se placer deux par deux et de se mettre immédiatement au boulot. Quelques instants s’écoulent avant qu’un petit garçon s’amène près de lui, les chaussures à l’envers, le regard rempli de points d’interrogation.

- "Monsieur?! Est-ce qu’on pourrait se mettre deux par trois?"



Nos chroniques | Reportages | Débats et opinions | Portraits