Merci Benoît!

Éditorial rédigé pour le journal "Propulsion" de la FÉÉPEQ, numéro d'octobre 1999

Je me souviens d’un bel après-midi de printemps, quelque part en mai, il y a quatre ou cinq ans. Au sortir de l’école, je venais de garer ma voiture dans le stationnement d’un Jean Coutu et m’apprêtais à y entrer, sans doute avec l’intention d’y acheter quelques rouleaux de papier de toilette et des mouchoirs... Qui n’a jamais acheté du papier hygiénique et des mouchoirs chez Jean Coutu au moins une fois dans sa vie?!


Tout juste avant d’entrer, je suis donc passé devant un camion lourd garé en bordure de l’édifice et auquel je n’avais pas porté attention. Tout à coup, un coup de klaxon d’une intensité à vous faire perdre les cheveux est venu m’agresser jusqu’au fond de l’estomac! Le conducteur, assis confortablement dans son mastodonte, n’avait en effet rien négligé pour me faire sursauter, au risque de me faire subir ma première attaque cardiaque.

Je me suis évidemment arrêté, d’abord pour découvrir qui se cachait derrière cette blague de mauvais goût, mais aussi parce que mes jambes tremblaient comme des feuilles. Je voyais sa silhouette descendre de son camion, à contre-jour, un peu comme dans les films de cowboys lorsqu’un bandit s’apprête à dégainer son arme. Je me suis alors dit que mon compte était bon, qu’il vaudrait peut-être mieux sortir de ma veste une poignée de dollars, dans l’espoir de monnayer un quelconque terrain d’entente.

Puis, à mesure que sa carrure proéminente s’approchait de moi, j’arrivais à distinguer son visage au point de commencer à y reconnaître des traits familiers. Quelques instants plus tard, il n’y avait plus de doute possible à mon esprit, c’était bien Benoît!

Au cours de mes premières années de carrière, j’avais eu le plaisir d’enseigner l’éducation physique à ce jeune gaillard issu d’un milieu défavorisé, pendant ses dernières années au primaire. Il ne réussissait pas vraiment bien en classe, tout juste en fait pour éviter de redoubler une année scolaire, mais il avait un coeur gros comme ça, ce qui faisait de lui un élève apprécié de tous. Au gymnase, ses efforts étaient constants, voire remarquables, compte tenu d’un physique qui ne lui facilitait pas la tâche. Et il était serviable comme pas un.

Chaque jour, il se faisait un devoir de venir me saluer, simplement d’un geste de la main, au moment de sortir pour la récréation. Parfois, il me demandait si j’avais quelques minutes à lui accorder, ce que je ne pouvais refuser à un jeune animé par tant de gentillesse. Il sortait alors de sa poche un petit bout de papier plié plusieurs fois. La plupart du temps, il s’agissait d’une photo découpée à même un magazine.

"Tu vois Yves, c’est comme ça qu’elle sera ma "van" plus tard. Je veux être chauffeur de "van". Je vais partir aux États-Unis pour aller chercher des oranges et des légumes!"

Ce que je trouvais merveilleux dans ses propos, c’est qu’il avait un rêve, déjà un, et qu’il me semblait tout à fait légitime pour lui d’y croire.

Quand je l’ai donc revu devant le Jean Coutu en question, c’était bien plus qu’une simple retrouvaille pour Benoît. C’était l’occasion de me montrer qu’il avait réalisé son rêve et de me faire partager sa joie.

Après m’avoir vivement serré la main, écrasé dis-je, il m’a décrit de long en large son camion, ses principaux atouts, sa peinture neuve, ses voyages. À travers ses propos, je pouvais sentir tout le plaisir qu’il éprouvait de me démontrer que son rêve s’était bien concrétisé. Dans ses yeux par contre, je pouvais lire autre chose que de simples mots n’expliquent pas toujours, ce qu’il m’a confirmé peu de temps après.

"Je me souviens encore de mon école primaire. Tu sais, tu as toujours été mon meilleur prof", m’a-t-il lancé tout d’un coup.

Non, je n’y avais jamais songé auparavant. Jamais, au grand jamais, je ne m’étais arrêté un seul instant pour réfléchir sur la véritable portée de mes actes. Peut-être étais-je le seul à avoir vraiment pris le temps de regarder avec lui ses images de camions. Peut-être avais-je finalement été le seul témoin privilégié de ses rêves de jeunesse? Je ne sais trop, mais cela déborde de beaucoup mes connaissances en jonglerie ou en mini-basket...

Je ne sais plus très bien si je l’ai finalement acheté ce papier de toilette chez Jean Coutu. Tout ce dont je me souviens avec précision, c’est d’être resté de longues minutes assis dans mon véhicule, après avoir quitté Benoît, simplement pour savourer le moment encore un peu, pour m’assurer d’immortaliser dans mon esprit cette révélation qui n’avait rien d’un mirage.

Sans le savoir, il m’a ouvert les yeux sur une facette de l’éducation dont je n’étais pas tout à fait conscient à cette époque et qui a changé radicalement ma façon de considérer mon travail. Enseigner, c’est bien transmettre son savoir, mais c’est aussi partager ses rêves et s’approprier un peu ceux des autres, nos élèves.

En cette autre rentrée scolaire, je souhaite à tous, si ce n’est déjà fait, de reconnaître les yeux de Benoît sur le visage d’un élève. Offrons-nous le privilège de rêver et de nous ouvrir à ceux qui frappent à notre porte, parce qu’elle est là la récompense pour l’enseignant qui a besoin de trouver un sens à ses interventions, que ce soit en éducation physique ou ailleurs.

Si Benoît pouvait savoir tout le bien qu’il me procure chaque fois que je pense à lui...



Vos commentaires...

(Le 25 octobre 1999) Donald Robichaud, de Tracadie-Sheila, N.-B.:

"Bonjour,
Je suis un petit nouveau. Ça fait un bout de temps que j'avais entendu parler du site. Je l'avais même placé dans mes signets, mais en remettant à plus tard le moment de le visiter. Ce soir, j'ai visité la section des chroniques, en particulier celles de "Merci Benoit" et "Aux grands mots, les grands moyens". Les deux m'ont intéressés et voici pourquoi.

Dans le premier cas, votre texte me rappelle une ancienne élève, pas particulièrement sportive, mais qui avait participé à une sortie de plein air. Plusiques années plus tard, elle me faisait le commentaire que c'est de là qu'elle avait pris goût à l'activité physique et que maintenant, elle partait en randonnée, faisait du ski de fond, du vélo, et quoi encore, avec son mari et sa petite fille. Et ça faisait du bien qu'elle me relie à ce style de vie actif. C'est bon de se faire dire qu'on a apporté quelque chose de positif qui dure.

Pour le deuxième texte, il me ramène à une situation conflictuelle avec un élève à qui je n'enseignais même pas. Chaque fois que je passais, quelques paroles désagréables sortaient de sa bouche, jusqu'au jour ou je lui ai demandé de me parler face à face, de me dire ce que je lui avais fait. Eh bien, toute cette affaire remontait à son arrivée à l'école secondaire (9ième année) alors qu'il m'avait demandé quelque chose et que dans un moment de fatigue ou autre, je lui avais répondu bêtement. Il était maintenant en 12ième année et il avait encore ça sur le coeur.

Oui, nos paroles laissent une marque, et souvent pour longtemps. Quelque chose qui peut nous paraître banal prend une toute autre signification pour l'élève. Et c'est certainement vrai pour le langage que l'on utilise pour nos activités et notre façon d'organiser nos équipes. Merci pour ces quelques lignes de réflexion. Et je vais certainement en faire prendre connaissance à mes collègues.

Merci encore et bravo pour votre site.

Y.P.: Que puis-je faire de mieux que de vous remercier à mon tour! Quelle motivation ce message me donne pour poursuivre l'aventure de La bande sportive!

La bande sportive E.P.S. apprécierait connaître votre opinion sur ce texte... Faites-nous part de vos commentaires. Il nous fera plaisir de les ajouter à cette page...



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