"À quoi on joue aujourd'hui?"

Quand le jeu prime sur les apprentissages

Planifier des séances éducatives et diversifiées à partir d'observations précises, suivant divers objectifs d'apprentissage, n'est pas une mince affaire. Il s'agit en fait d'un travail de tous les instants, qui n'est peut-être pas naturel à prime abord, mais qu'on acquiert avec plus ou moins de succès avec la pratique. On peut même ajouter qu'il faut parfois un certain nombre d'années d'expérience à son actif avant d'y arriver.

À l'inverse, préparer des activités amusantes, ne reposant sur aucune intention éducative avouée, ne sous-entend pas d'habiletés professionnelles particulières chez l'intervenant, si ce n'est de démontrer de bonnes aptitudes d'animateur et de viser une participation active d'une troupe de jeunes qui réclament de l'action.


On remarque encore en effet, ici et là, certains éducateurs physiques qui jugent de l'intérêt d'une séance éducative par le nombre de décibels enregistrés au cours de la ou les activités au programme, ou par la quantité de sueur perceptible sur le front des jeunes à la sortie du gymnase! Pour ces enseignantes et enseignants, une période d'éducation physique réussie correspond invariablement à un taux d'activation, pour ne pas dire d'excitation, très élevé.

La planification qui précède les cours est ainsi devenue simpliste, réduite à sa plus simple expression, sans aucun regard sur de supposés apprentissages des élèves au cours des périodes précédentes. L'intervenant-animateur cherche de ce fait à se dérober de sa toute première tâche qui est celle d'enseigner, d'inculquer aux jeunes une quantité donnée d'apprentissages cognitifs et moteurs.

D'ailleurs, les élèves ont tôt fait de faire comprendre à leur enseignant que le contenu du cours qui vient n'aura certainement pas autant d'importance que celui d'où ils arrivent en posant l'inévitable question "à quoi on joue aujourd'hui?"


Pas de mal

"À première vue, il n'y a pas de mal à cela", répondrait-on instinctivement. Qui ne désire pas voir ses élèves quitter la salle en arborant un large sourire... Nous recherchons tous le succès auprès de notre clientèle. Après tout, notre ultime objectif est d'en arriver à donner le goût d'être actif à l'ensemble des jeunes.

Néanmoins, si les cris de joie des premiers cours sont étonnamment bien nourris, il y a tout lieu de croire que le vif succès remporté par ces activités de défoulement collectif feront place, petit à petit, à un certain laisser-aller, tant sur le plan de la participation que de la discipline.

Le ballon chasseur, le drapeau, ou ces multiples activités de poursuite visant à retirer le foulard des opposants, tiennent bien les jeunes en action, certes, mais ne procurent pas tout à fait la saveur pédagogique qu'on escomptait lorsqu'elles deviennent elles-mêmes l'objet du cours au lieu d'un moyen parmi tant d'autres pour aspirer à un quelconque apprentissage des élèves.

Récemment, un jeune éducateur physique, tout nouveau dans le circuit, nous faisait part de l'insécurité qu'il devait combattre en remplaçant soudainement un enseignant d'expérience pour une période d'au moins huit mois:

"C'est épouvantable! J'ai voulu passer en revue avec lui les acquis des élèves depuis le début de l'année afin de mieux me situer pour ma planification à venir. Il a été incapable de me parler d'autres choses que de hockey Cosom et de mini-basketball!"

En fait, il n'y a rien de trop surprenant à cela. Parions d'ailleurs que le monsieur en question entraîne d'excellentes équipes sportives à son école et qu'il ne ressent aucunement le besoin de noter par écrit le contenu de sa planification pédagogique puisque son expérience lui permet de tout enregistrer dans sa tête! Même les élèves, qui disposent alors d'une rare occasion où il n'est pas nécessaire de maîtriser un contenu particulier, finissent par en avoir marre de devoir se contenter de passer le temps.

Et apparaissent souvent, à ce moment, les comportements déviants.


Pauvres suppléants!

Dans une telle perspective, il n'est donc pas rare de constater que des suppléants occasionnels, c'est-à-dire qui relèvent l'enseignant habituel sur une courte période de temps, héritent de groupes désordonnés, d'élèves très peu réceptifs à de nouveaux apprentissages, surtout que le maître se trouvant devant eux ne personnalise pas tout à fait l'autorité à leurs yeux.

Lorsque l'éducateur physique absent a l'habitude d'encadrer adéquatement ses élèves sur le plan pédagogique et de la discipline, le suppléant qui se présente à l'école en question passe généralement une belle journée en compagnie de ces nouveaux camarades. Mais si au contraire les élèves n'ont jamais été confrontés à d'autres défis que de lancer plus fort ou courir plus vite que leurs adversaires, parions que l'atmosphère sera survoltée pendant le cours.

Pour comble de malchance, il arrive aussi, assez souvent dit-on, que des enseignants ne laissent aucune information à leur suppléant avant de s'absenter de l'école. Inévitablement, presque pour sauver sa peau, son réflexe tout à fait naturel sera d'opter pour une solution populaire qui risque de rallier le plus d'élèves possibles, quelque chose comme... le ballon chasseur ou le hockey Cosom!

Dans ce contexte, peut-on alors réellement parler d'une "éducation" physique? Lorsque l'intervenant lui-même n'a plus la motivation d'élaborer, de planifier, bref d'enseigner, comment alors espérer que les élèves trouveront le désir d'apprendre...

Certes, l'élève doit s'ouvrir à de nouveaux apprentissages en adoptant une attitude propice pour ce faire, mais il n'est pas un autodidacte, du moins pas entièrement. Il a donc besoin qu'on lui présente des pistes le menant vers de nouvelles découvertes le renseignant davantage sur lui-même.

Et alors peut-être arrivera-t-il à substituer sa fameuse question "à quoi on joue aujourd'hui?" par "qu'allons-nous apprendre maintenant?"



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