Dépolitisation des compétitions internationales

Un nouveau modèle d'intervention: l'inter-crosse

Conférence présentée dans le cadre du VIIIe Congrès Mondial du Sport pour Tous en mai 2000

Francis Belley, un technicien oeuvrant pour la Fédération de crosse du Québec, a eu la gentillesse de nous faire parvenir le texte qui suit signé par deux spécialistes en la matière... Comme nous avons reçu plusieurs demandes d'informations au sujet de l'inter-crosse, il y a fort à parier qu'il saura en intéresser plusieurs.



En mai 2000, Guy Bigras et Pierre Filion, du Québec, écrivaient:

Introduction

Le sport international est une activité qui réunit, mais surtout oppose, des pays en compétition.

Les Jeux Olympiques sont l’exemple le plus connu de ce modèle de compétition sportive qui suppose, à la base, l’existence de groupes organisés, que sont les pays, qui acceptent de se mesurer les uns aux autres, en plaçant leurs athlètes ou leurs équipes en compétition sur le terrain de sport.

Tout un ensemble de règles est mis en application afin de gérer les compétitions et afin de voir à la bonne marche sportive de la compétition; il y a des règles de jeux, des règles d’éligibilité, des codes et des sanctions, et finalement des gagnants et des perdants.

Et tout ce processus de compétition se fait sous le couvert et dans le respect de normes et de codes d’éthique; le langage du fair-play s’est imposé comme allant de soi; de même le respect des règles, de son adversaire, des juges et de soi.

Tout se fait et se vit dans le respect de ce qu’on conçoit comme étant le fair-play sportif.


L’inéquité de la compétition sportive

Il nous semble, même si la communauté internationale est très à l’aise dans ce type de pratique et de discours, qu’il y a une réalité fondamentale qui n’est pas prise en compte quand vient le temps de gérer des compétitions internationales entre pays; et notre propos est à l’effet que cette réalité explique et détermine les résultats des compétitions.

La réalité c’est que les pays sont des entités fondamentalement inégales sur les plans démographique, financier et technique.

Cette réalité est complètement ignorée, oubliée et niée par ceux-là mêmes qui professent la croyance en des valeurs d’équité et de fair-play en sport.

Les pays sont inégaux sur le plan démographique; c’est l’évidence même; tant en ce qui a trait au nombre de citoyens, aux niveaux de santé et à l’espérance de vie. Opposer en compétition des pays objectivement démographiquement inégaux est une forme d’inéquité fondamentale qui est niée et masquée par le nombre égal de joueurs ou d’athlètes sur le terrain de sport. Cette fausse et primaire égalité mène à la cécité de la conscience morale en sport.

Les pays sont inégaux sur le plan financier; là aussi il y a matière à évidence. Que ce soit en termes de revenus, en termes de produit national brut, en termes de ressources par habitants, en termes de richesse et de pauvreté il y a toujours un profond fossé entre les pays riches et ceux qui ne le sont pas. Tous les avantages qui découlent de la richesse et tous les inconvénients qui découlent de la pauvreté ont des effets directs sur les résultats des compétitions sportives. Pour certains il n’y en a jamais assez; pour d’autres il y en a toujours trop peu. Encore ici cette réalité de l’inégalité est niée par l’égalité des nombres de participants. Dix lituaniens contre dix américains; tout est égal.

Les pays sont inégaux sur le plan technique; inégalité de ressources techniques, d’équipements, de personnes ressources, d’expertises sportive et scientifique, de centres d’entraînement, de dépistage, de perfectionnement, de dopage; et quoi encore! Dans combien de sports entre pays inégaux savons-nous exactement le résultat de la compétition avant même qu’elle ne débute? Dans notre esprit l’inégalité est telle que le résultat ne fait pas de doute; pas tellement pour les gagnants que pour les perdants. L’importance n’est pas de savoir si l’Allemagne ou les États-Unis seront gagnants, c’est de savoir, avec une certitude certaine, que le Ghana, le Mali, le Vietman et tous les autres seront toujours perdants!!!

Le sport international transforme les inégalités sociales en inégalités de médailles; la communauté internationale, certes mal à l’aise avec toutes ces évidences d’inégalités, se défend comme elle peut; elle crée ses propres mécanismes de défense, elle parle de talent, de dons, d’efforts, de mérite dans le cas des gagnants; pour les perdants elle parle de manque d’effort, de talent, de profondeur; parfois même de chance! Tout un discours bien intégré, bien appris et bien répété qui a pour effet de nier et de masquer une réalité bien plus signifiante; celle de l’inéquité.

Il nous semble que ces inégalités sont tellement évidentes et déterminent tellement, et tellement souvent, les résultats des compétitions qu’il apparaît banal de venir vous le dire.

Et pourtant non. Et c’est parce que ces inégalités sont si fondamentales qu’il faut redire que les compétitions opposant les pays les uns aux autres sont fondamentalement inéquitables et qu’il importe de proposer une réflexion sur des voies alternatives, sur des modes de compétitions dépolitisés.


Un concept équitable et une formule simple

Pour que le sport pour tous ait un sens au plan international, et pour que les rencontres sportives soient moralement signifiantes il importe de proposer l’application d’un concept d’équité dans une formule simple.

Pour qu’il y ait raisonnance morale en sport il importe de dépolitiser les compétitions sportives; et il faut aller beaucoup plus loin que de faire disparaître les drapeaux, les hymnes nationaux et les couleurs nationales.

Il importe de briser avec le concept de pays et de proposer un modèle de compétition dans lequel la composition des équipes se fera par le hasard et non pas par la volonté humaine. Le hasard est beaucoup plus équitable que ne l’est l’homme.

Le modèle de compétition dépolitisée est simple; nous l’avons conçu en 1985 et appliqué à chaque année, dans le sport de l’inter-crosse, depuis 1987. Il a valu à notre fédération le Prix International du Fair-Play Pierre De-Coubertin.

La simplicité est de rigueur; il s’agit, sauf pour les tenants d’une position spécifique en jeu (les gardiens de buts), de placer les noms de tous les autres athlètes masculins et féminins dans une urne ou dans un ordinateur programmé à cet effet, et de répartir les athlètes dans des équipes constituées par le hasard.

Ainsi chaque équipe sera composée de douze athlètes en provenance de pays différents; le hasard, contrairement à l’homme, ne favorise pas volontairement la concentration des richesses et des forces en une seule équipe; il répartit, il divise, il partage : il est équitable, lui.

On aura compris d’évidence que ce type de modèle, fondé sur l’équité, favorise la communication sociale et la communication technique.

Les athlètes sont appelés à sortir d’eux-mêmes, à faire un effort de partage, à tenter d’écouter et de comprendre leurs nouveaux partenaires; dans la même équipe on parle plusieurs langues différentes; chaque athlète s’inscrit dans sa langue et dans sa propre légitimité dans un effort de concertation. Chacun s’adapte; chacun est appelé à faire bien plus que de jouer, que de pratiquer un sport; chacun est invité, tout en jouant pour gagner, à vivre avec d’autres. La communication sociale est à la base de la réussite.

Dans ce nouveau modèle de compétition le partage des ressources techniques et des secrets sportifs devient une nécessité; l’athlète le plus habile doit absolument partager ses connaissances avec ses nouveaux coéquipiers moins habiles s’il veut espérer voir son équipe gagner la compétition. Tout est objet de partage; plus rien n’est sectaire, secret, national ou ethnocentrique. Tout est ouvert à tous… dans la mesure ou chacun est ouvert aux autres.. C’est le sport pour tous!


Quelques difficultés à apprivoiser...

La mise en pratique de ce concept fondé sur l’équité et la remise en question de la politisation du sport rencontre trois types de difficultés majeures qu’il importe de connaître afin de pouvoir poursuivre la réflexion et l’action.

D’abord il y a résistances majeures et organisées de la part des États et de leurs appareils qui ne trouvent pas leur compte dans un modèle de compétition qui n’apporte aucune visibilité ou aucune rentabilité aux investissements sportifs qu’ils ont consentis.

Il n’y a pas de médaille d’or, ni même de bronze, pour un pays. Un pays ne gagne pas ou ne perd pas. Les gagnants sont des athlètes regroupés dans une équipe constituée par le hasard.

Il n’y a donc pas de confirmation publique de la supériorité de tel ou tel pays, de tel ou tel système de production de champions, de tels ou tels programmes de formation ou d’encadrement. Il n’y a que des athlètes mus par des valeurs de communication sociale et technique. Les États et leurs appareils ignorent ce modèle de compétition qui ne cadre dans aucune norme et qui se développe sans pouvoir obtenir de légitimité politique. C’est une évidence et c’est là le prix à payer si on remet sérieusement en question la politisation du phénomène sportif au plan international.

En deuxième lieu il y a résistance de la part du monde corporatif qui ne voit pas pour lui-même une occasion de visibilité liée à un gagnant éventuel.

Les entreprises appuient les équipes, les athlètes ou les pays qui ont une chance raisonnable de remporter une médaille ou de gagner une compétition; elles s’associent, en investisseurs, à une occasion de visibilité; il y a là une logique qui est connue de tous.

Le modèle de compétition proposé ici ne permet pas ce type d’investissement corporatif à une entreprise qui cherche une visibilité liée à l’excellence. Financer le «Dream Team Américain» donne une belle visibilité surtout quand on a de fortes chances de gagner la médaille d’or. Dans notre modèle de compétition la commandite corporative est tellement risquée que l’entreprise n’y voit pas son intérêt. Le financement de ce modèle de compétition est donc laissé à l’imagination et aux ressources des participants qui eux, en véritables sportifs, s’investissent financièrement tout comme ils s’appuient sur leurs croyances et leurs valeurs. Tous payent pour tous. Le sport pour tous.

Finalement ce modèle de compétition ne rejoint pas les préoccupations commerciales et rentables des médias d’information qui ne réussissent pas à voir qu’il s’agit bel et bien ici de sport. Comme il n’y a plus de pays en opposition, il n’y a plus de «nous» et de «eux»; le chauvinisme qui se vend bien et qui est sportivement rentable ne peut plus nourrir les chroniqueurs sportifs en quête de champions, de records et de victoires. Il y a trop de réflexions et trop peu de médailles; il n’y a rien à «rapporter» et trop à questionner. Les médias boudent les événements sportifs qui ne leur rapportent pas. Si le sport n’est pas pour eux il ne peut pas être pour tous.

Trois types d’embûches majeures; trois pièges bien tendus qu’il faut connaître pour avancer lucidement dans la promotion d’un nouveau modèle de sport au plan international.


Conclusion

Le sport pour tous nécessite une rupture avec les concepts dominants qui s’imposent d’eux-mêmes mais dont la légitimité est douteuse; le sport pour tous exige à la fois une grande dose de naïveté quand il s’agit de concevoir des modèles nouveaux et une forte dose de rigueur quant il est question de négocier avec les tenants des modèles dominants.


Guy Bigras, président
Fédération Internationale d’Inter-Crosse
Pierre Filion, secrétaire
Fédération Internationale d’Inter-Crosse



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