Guerre de pouvoir

Savoir mettre en valeur son autorité auprès des élèves... et des collègues

Plusieurs éducateurs physiques ont ressenti à un moment ou à un autre le besoin d'être considérés comme de vrais enseignants. Il faut dire que le statut d'amuseurs publics nous a trop longtemps été attribué malgré toutes nos bonnes intentions. Par la force des choses, notre autorité dans le paysage éducatif des jeunes a pu être remise en question à maintes reprises parce que l'attitude des collègues de travail ne nous était tout simplement pas favorable.

Encore aujourd'hui, après de multiples refontes de programmes, de représentations auprès des instances gouvernementales et des médias, on assiste ici et là à de petites guerres de pouvoir entre éducateurs physiques, qui projettent une image beaucoup plus positive, et titulaires de classes.


C'est le cas, entre autres, dans ces écoles primaires où des élèves se montrent très peu enthousiastes envers leurs devoirs et leçons. Le titulaire, exaspéré, las d'avoir eu recours à des menaces par dessus menaces, qui n'ont d'ailleurs pas engendré les effets escomptés, décide de jouer dur en brandissant la punition ultime.

"Cette fois-ci, c'en est assez! Tu resteras en classe avec moi pendant ton cours d'éducation physique pour finir le travail demandé!"

L'élève a beau argumenter, protester, clamer haut et fort que son prof n'a pas le droit d'agir ainsi, rien n'y fait: la décision est irrévocable.

Parfois l'élève abdique et accepte le châtiment. Parfois aussi il conteste, même avec virulence, au point de quitter les lieux sur le champ pour se rendre au gymnase en aviser son enseignant en éducation physique. Mais par esprit sportif, devant le fait accompli, celui-ci pourra difficilement contredire son collègue, au grand dam de l'élève.


Une part de responsabilité

Sans chercher à accuser les titulaires de mauvaise intention, ni à généraliser puisque tous collaborent habituellement très bien, il faut tout de même admettre qu'il est fort délicat de s'approprier le temps d'enseignement d'une autre personne sans en avoir d'abord convenu avec elle, et seulement dans le cas d'une faute majeure de l'élève. Un devoir non remis, un travail mal fait, ne justifient aucunement le droit pour un titulaire de classe de retirer un élève de sa période d'éducation physique.

C'est à lui de savoir bien gérer son groupe et la matière qu'il dispense en fonction du temps qui lui est alloué, ou en recourant à des périodes de récupération le midi ou après les classes. Après tout, pendant la période en question, souvent la seule de la semaine (!), les élèves se présentant devant l'éducateur physique deviennent ainsi ses élèves. Il détient donc les pleins pouvoirs quant à la gestion du groupe et, de ce fait, doit donner son accord à toute action visant à réprimander un élève.

Cependant, il doit aussi être conscient du fait que de détenir les pleins pouvoirs auprès d'un groupe pour une période donnée l'oblige aussi à régler seul ses problèmes. Qui n'a pas déjà vu un éducateur physique retourner un élève récalcitrant en classe en sachant que le titulaire s'y trouvait "parce qu'il nous faisait perdre notre temps".

Dans ce cas-ci, la corrélation est évidente; il est illusoire d'espérer d'un titulaire une quelconque forme de respect de notre autorité si notre principal recours est justement de faire appel à ses services!


De la subtilité crasse

Il arrive à l'occasion que des titulaires empiètent quelque peu sur la juridiction de l'éducateur physique pour ensuite gagner la sympathie de leurs élèves...

Un jour, une enseignante dont nous tairons l'identité décide avec fracas que ses élèves ne méritent pas de prendre part au tournoi de mini-basketball qui vient parce qu'ils ne travaillent réellement pas bien en classe depuis deux semaines. En pleine classe, la veille du tournoi, elle annonce ainsi aux jeunes qu'elle avisera l'éducateur physique de sa décision à la récréation.

Lorsque la cloche se fait enfin entendre, une meute de jeunes loups scandalisés se précipitent au gymnase en tentant de tout expliquer avant que la marâtre ne vienne valider leurs propos. Comme l'éducateur physique, atterré, ne souscrit pas du tout à la décision de l'enseignante et se permet même de s'y objecter en présence des élèves, elle se donne quelques instants pour réfléchir à tout ça, devant les jeunes suspendus à ses lèvres.

Finalement, presque avec le sourire en coin, elle consent à laisser partir ses élèves, non sans obtenir de leur part la promesse formelle que tout rentrera dans l'ordre au lendemain du tournoi, que tous travailleront dorénavant avec acharnement, tout ça sous des acclamations dignes d'une star de musique rock.

Une demi-heure auparavant, elle était la pire ennemie du groupe. En l'espace de quelques minutes, elle en est devenue l'idole. Comme si de rien n'était.

Comme si tout ça était prévu d'avance...


Le bon sens

Il nous sera toujours difficile d'acquiescer à la demande d'un titulaire de classe qui désire garder avec lui un ou quelques élèves pendant leur cours d'éducation physique. C'est plus fort que nous. Avec raison, nous avons le sentiment que notre travail n'est pas considéré à sa juste mesure.

On a beau nous servir le motif que l'élève a pris du retard en français, qu'il n'arrive plus à suivre le groupe en mathématiques, ou qu'il a un comportement tout à fait inapproprié en classe, cela ne suffit pas à ébranler nos convictions.

S'il rate sa période d'éducation physique, il prendra aussi un certain retard par rapport à ses camarades qui auront été mis en contact avec de nouveaux apprentissages moteurs et sociaux. À cela, un titulaire mal informé, ou mal intentionné, rétorquera que l'incidence d'un retard en éducation physique est moindre que celui encouru en français par exemple, ce qui déclenchera de nouveau une incontournable discussion stérile quant à l'importance relative à accorder à chacune des matières scolaires.

On doit donc s'en remettre simplement à la bonne volonté des intervenants du milieu. Si l'éducateur physique est parvenu à instaurer une dynamique autour de ses activités pédagogiques, entre autres en les incorporant au projet éducatif de l'école, il n'aura pas à convaincre qui que ce soit du bien fondé de son action. S'il se montre plutôt tiède, sans entrain particulier, alors il ne devra pas s'étonner du peu de place que son cours occupe dans l'opinion de ses collègues de travail.

Et à vrai dire, c'est quand on fait partie des meubles que notre présence se justifie d'elle-même, et que notre absence crée un vide.



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