La fin du monde

Éditorial rédigé pour le journal "Propulsion" de la FÉÉPEQ, numéro d'avril 1999

Martin est un éducateur physique bien intentionné. Il considère sa contribution au développement de ses élèves bien au delà du simple cadre dicté par la convention régissant les fonctions de tous les enseignants de sa commission scolaire.


Il se sent en fait porteur d’une mission pour laquelle il est à toute fin utile l’intervenant le mieux placé pour voir à sa bonne évolution. Jamais il ne pourrait se présenter devant ses élèves, ceux qu’il appelle ses complices, sans être bien préparé, sans avoir prévu un contenu pédagogique bien articulé. Le risque de décevoir les jeunes, de ne pas suffisamment les stimuler à apprendre, lui semble trop grand.

Son ami Roger, lui, ne s’en fait pas outre mesure.

- Ce n’est tout de même pas la fin du monde, se dit-il. Mes élèves recherchent d’abord une source de plaisir, la détente, ce que je leur procure sans mal en les plaçant le plus vite possible en situation de jeu.

Le problème avec le point de vue de Roger, c’est que ses élèves en ont marre d’être constamment en récréation. Ils en finissent par considérer les autres matières plus importantes parce qu’elles requièrent l’acquisition d’un certain bagage de connaissances.

Mais l’opinion de Martin sur le sujet va plus loin encore. En tant que principal intervenant en matière d’éducation et d’activités physiques dans son milieu, il lui semble impossible de n’être qu’un simple enseignant, bien que cette tâche puisse déjà lui paraître complexe par moments! Il a un peu l’impression, en se limitant à sa bulle, de manquer le bateau en ne s’imposant pas suffisamment.

- Ce n’est pas la fin du monde après tout, dirait l’ami Roger, qui ne s’implique pas plus qu’il ne faut dans le paysage éducatif de son école. Je ne me sens pas concerné par les activités qui ne touchent pas l’éducation physique.

Pourtant, le projet éducatif d’une école vise justement à intégrer tous les intervenants du milieu dans la poursuite d’un objectif commun. Martin y voit donc l’occasion par excellence de faire valoir ses opinions, d’imposer sa conception de l’éducation et, surtout, de faire la preuve aux yeux des élèves que sa contribution est importante, voire inestimable, pour le développement des adultes de demain et leur santé globale.

En se frayant un chemin parmi tous ses collègues, en se plaçant sciemment à l’avant-plan, il obtient ainsi une certaine crédibilité aux yeux du personnel de l’école, des élèves et de leurs parents. D’un statut de simple animateur sportif, il passe à celui de professionnel de l’éducation, celui qu’on écoute lorsqu’il prend la parole.

Mais comme il devient une personne influente, les élèves n’hésitent pas à le consulter lorsque des problèmes les hantent, au point d’outrepasser ses fonctions habituelles. Il devient alors le confident, le pont entre les petits drames sociaux vécus par certains et leur retour à un état d’esprit plus paisible. Même s’il sent croître sur ses épaules le poids de ses responsabilités, plus engageantes, il en retire une satisfaction personnelle parce qu’il sent que sa mission va s’accomplir...

Oui mais voilà! Martin vit aujourd’hui un drame. Une blessure causée par un bête accident de travail laisse planer un doute sérieux sur la poursuite de sa carrière. Il est ébranlé, se sent tout à coup désarmé devant l’éventualité de devoir troquer son gymnase pour un job de bureau.

- Bah! Ce ne serait pas la fin du monde après tout, commenterait encore ce cher Roger. On doit se sentir bien sans planification de cours à produire!

Pourtant, c’est presque la fin du monde pour Martin qui note chaque nouvelle journée d’absence par un X au calendrier. Il ignore absolument tout de ce que lui réserve l’avenir et lutte avec la rage au coeur pour garder ce moral qui peut faire de grandes choses, lui dit-on.

Pour les quelques Roger qu’on peut trouver ici et là, il est grand temps de se définir une mission parce qu’elle donnera un sens à leur carrière, parce que l’avenir n’est prévisible par personne, parce que Martin les envie à mourir, parce qu’il croyait mériter mieux, et parce que l’histoire de Martin, c’est la mienne...




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