Étoiles filantes

J’étais dans un creu de vague. Terriblement découragé. Anéanti, devrais-je dire.

Un bête accident de travail risquait très sérieusement de mettre un terme à ma carrière en éducation physique. Je n’en revenais tout simplement pas. Je suis resté sur les touches tellement longtemps à méditer, à broyer du noir, à décrocher à petit feu. Lorsqu’on est la seule personne à enseigner SA matière dans une école, on finit par s’imaginer comme un dieu, à se croire intouchable.

Ce n’était pourtant plus le cas. Aucun spécialiste ne me voyait reprendre le boulot. Les séquelles permanentes seraient trop importantes pour me permettre de fonctionner de nouveau normalement.


Depuis ma naissance, je ne crois pas avoir déjà suivi à la lettre les directives de quelqu’un. C’est là un trait caractéristique de ma personnalité qui peut parfois déplaire à certains mais qui a pour avantage de m’inciter généralement à foncer comme un bouc. Cette fois-ci, à force d’échecs en physiothérapie et de rapports médicaux très obscurs, j’ai fini moi aussi par croire à ma propre fin, à "la fin du monde" comme je l’écrivais dans une précédente chronique.

Puis est arrivé l’inattendu, sorte de moment de la dernière chance où l’homme doit résolument faire un choix entre la résignation et une lutte contre lui-même. C’était quelque part en mai, environ 18 mois après mon accident. Nous étions assis sur le patio, ma fille et moi, à chercher des étoiles filantes dans le ciel, elle avec une énergie déconcertante, moi sans aucun intérêt apparent.

Après plusieurs minutes de ce jeu qui ne m’amusait guère, ma fille, âgée de 6 ans à l’époque, cessa brusquement de me parler et ferma très fort les yeux en serrant les poings. J’avais beau scruter tout le ciel à la loupe, je n’y voyais absolument rien si ce n’est que l’immensité du vide. Un tel moment de communion avec le silence ne laissait pourtant planer aucun doute à mon esprit sur la sincérité de son geste. Par respect pour son innocence, j’ai gardé le silence.

Un long moment plus tard, elle a fini par ouvrir les yeux, arborant ce sourire charmeur qui ferait crouler n’importe qui. Après avoir hésité, j’ai fini par lui demander bêtement:

- Tu as vraiment vu passer une étoile filante dans le ciel? Je n’ai rien vu, moi!
- Oui, et j’ai souhaité que la cheville de mon papa redevienne comme avant.


Une gifle.

On m’aurait giflé en pleine figure que je n’en aurais pas été davantage secoué. Un adulte sait tout, connaît même le moment où tout doit se terminer. Pas une enfant! Ce n’est pas la règle du jeu. Pendant ces 18 mois, je m’étais résigné à devenir un étranger pour ma famille, ce quelqu’un d’autre qui roule constamment à contre-courant. Petit à petit, mon mal envenimait l’atmosphère et je laissais les choses filer sans réagir.

Du haut de ses 6 ans, dans son langage à elle, "ma grande (comme je l’appelle affectueusement)" m’a servi ce jour-là toute une leçon de vie. Sans qu’elle en soit consciente sans doute, c’est à elle que je dois mon retour à l’école, deux années après l’accident. C’est en effet à partir de ce moment que j’ai décidé de ne plus écouter personne, de ne plus croire que tout devait se terminer à cet instant. Je me suis mis à pédaler comme un fou sur mon vélo stationnaire, six jours par semaine, 90 minutes par jour. Dans la douleur, je serrais les dents. Dans le doute, je cherchais dans ma tête les étoiles filantes...

Ma cheville n’est jamais redevenue ce qu’elle était, mais c’est tout le reste, celui qu’on ne voit pas, qui a su tirer profit de cette mésaventure. C’est pourquoi j’ai encore une fois pensé à mes enfants, à ma grande en particulier, en cet autre début d’année, et tout m’incitera sans doute à le faire pour longtemps encore.

Nous sommes en septembre. Alors que je retrouve ma joyeuse bande d’élèves, cette année me semble particulière. De nouveaux groupes de 3ième année nous sont arrivés avec toute la fébrilité que suscite inévitablement une rentrée dans une nouvelle école. À notre première rencontre, parmi tous ces jeunes amis souriants se trouvait une petite blonde aux yeux d’azur qui, par moments, me donnait l’impression de flotter au-dessus du groupe. Un visage de poupée de cire, même un sourire complice.

C’était ma fille, ma grande. J’ai vécu à ce moment le plus beau chapitre de ma carrière. Jamais je n’oublirai.

En la regardant assise parmi ses camarades, ces quelques mots me sont venus à l’esprit: "pour toi ma grande ce bouquet d’étoiles!"

Elle m'a entendu, j’en suis certain...



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