Pour une escouade des mots

Éditorial rédigé pour le journal "Propulsion" de la FÉÉPEQ, numéro de janvier 1999

- T’es mort!
- Non, je ne suis pas mort!
-Vas-y Mathieu! Tue-le! Tue-le!


Le cher Mathieu transpire à grosses gouttes. Son visage se métamorphose tel un fauve en furie. Il prend tout son élan, fonce vers la ligne médiane, qu’il empiète généreusement, et décoche un de ces lancers à défoncer un mur de béton. Sa cible, sa proie, l’adversaire devant lui, n’arrive pas à capter le ballon et en tombe sur le derrière.

- Là, t’es mort!


C’est l’euphorie dans le camp de Mathieu. Il vient de faire un homme de lui en renversant le dur à cuire de l’équipe adverse. Encouragé par ce succès honorable, le gaillard continuera de faire crouler ses opposants, un à un, jusqu’au son de la cloche annonçant la fin de la récréation. Un héros national ce Mathieu.

- T’as pas fini avec moi Mathieu! Attends à la prochaine game...

C’est fou ce que révèlent les mots, même dans une simple cour d’école. On a beau parler d’amour du prochain, du respect d’autrui, d’esprit sportif, c’est dans le feu de l’action que s’expriment les sentiments. Le petit Mathieu, fort doué au ballon chasseur, se défoule comme il le peut. Et comme en plus il est valorisé à le faire, il puise dans ce jeu enfantin une énergie qu’il n’a malheureusement pas en classe.

Ça se passe dans des cours d’écoles québécoises, souvent sans qu’aucun adulte ne corrige ces écarts de langage... mais aussi parfois au gymnase!

"Le jeu que nous allons faire aujourd’hui consiste à tuer les adversaires en leur lançant le ballon dessus, sans qu’ils n’arrivent à l’attraper. Lorsque vous êtes morts, vous n’avez qu’à vous asseoir là..."

Si si, on l’entend entre les branches, mais pas de la bouche de tous les intervenants, tout de même!

Lorsque les mots choisis pour décrire une situation éducative manquent à ce point de rigueur, il n’y a pas lieu de s’étonner d’assister à un défoulement en règle durant les récréations. "Si le prof lui-même le dit, c’est qu’il n’y a pas de mal à cela" pense-t-on!

On ne peut évidemment identifier les éducateurs physiques comme éléments déclencheurs de toute cette violence qui parsème le quotidien de nos jeunes, sauf qu’ils sont par contre bien placés pour les sensibiliser au problème.

D’ailleurs, le choix du mot "jeu", dans ce cas-ci, est à prime abord discutable. N’est-il pas justement question de jeu durant les récréations? N’y aurait-il pas lieu de nommer différemment nos moyens d’action privilégiés au cours de nos séances éducatives? À vrai dire, on peut très bien supposer que la portée des interventions de l’enseignant sera de beaucoup supérieure si le vocabulaire qu’il utilise est pesé minutieusement.

Bah... On n’a qu’à soigner un peu notre vocabulaire au primaire et tout sera réglé? Ce n’est pas aussi simple que cela. En fait, il arrive que le dictionnaire des termes usuels passe par toutes sortes de registres, tout en laissant une drôle d’impression...

"Let’s go gang! Come on!"

Cette fois, l’intention est fort louable! N’est-il pas justement très énergisant d’entendre son enseignant, voire son entraîneur, scander de tels slogans au cours d’un quelconque apprentissage ou le long des touches? En tout cas, à les entendre, certains vont certes avoir le goût de se défoncer! D’autres ne sauront trop quoi faire de telles remarques. Pour être francs, avouons que des commentaires du genre n’informent guère l’élève dans son cheminement... Et ils sont en anglais!

Nous n’en sommes pas toujours conscients, même que nous ne nous en préoccupons pas vraiment par moment. Si la justesse des termes et la qualité de la langue que nous employons en devoir nous semblent secondaires, c’est que nous n’avons pas encore saisi toute l’importance du bien-dire pour des pédagogues en quête d’une reconnaissance officielle et permanente.

Come on! C’est d’abord sur le terrain que nous faisons nos preuves, dans nos écoles, par nos gestes... et nos paroles! À nous de ne pas laisser nos abdominaux et notre vocabulaire s’affaisser!



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