Réagir à nos propres erreurs

Des situations embarrassantes peuvent devenir énergisantes

C'est inévitable. Tôt ou tard, on commet une bêtise, le genre de gaffe dont on aurait bien voulu se passer mais qu'il faut réparer le plus succinctement possible.

Je m'affairais à faire le ménage dans de vieux dossiers scolaires lorsque je suis tombé tout à fait par hasard sur un bout de papier que j'avais griffonné en toute hâte dans l'escalier, à l'école, avec derrière moi un groupe d'élèves particulièrement difficile...


C'était vers la fin d'octobre. Un étudiant universitaire en éducation physique m'accompagnait dans mes cours, m'observant dans mes tâches et scruptant presque à la loupe mes moindres gestes, dans le cadre de son stage d'intervention en milieu scolaire. Cette journée-là, le dernier groupe du matin se montrait particulièrement dissipé, voire fort désagréable.

Après de multiples tentatives pour calmer les troupes, après avoir dû interrompre à plusieurs occasions les activités éducatives au programme pour rappeler les consignes inhérentes à la tâche, à la discipline et à la sécurité, j'ai perdu patience. Calmement (tout de même!), sur un ton grave mais posé, j'ai ordonné aux élèves de passer immédiatement au vestiaire en ajoutant que le cours se terminerait en classe.

Le silence, j'ai tout simplement semé le silence, pas loin d'un silence de mort!

À ce moment, je pouvais presque lire en toute lettre dans les yeux de mes élèves et de mon partenaire stagiaire, bouche bée, la phrase suivante: "Ça y est! Nous allons nous faire savonner comme il faut!"

D'un coup, je me plaçais devant un problème que je n'avais nullement envisagé et qui me forçait à réagir en vitesse. C'est bien beau de vouloir faire un coup d'éclat en fermant les livres abruptement, mais il n'en demeure pas moins que le fait de piquer une colère ou de forcer les jeunes à copier d'interminables phrases n'aurait pas vraiment de valeur éducative.


Vite! Une solution...

Pendant que nous nous dirigions vers la salle de cours, je cherchais donc en silence une façon de meubler positivement tout ce temps non-planifié que je venais bêtement de m'imposer. Pour donner encore plus de sérieux à ma démarche improvisée, je me suis mis à noter dans mon calepin de poche ce qui caractérisait à mon avis un cours d'éducation physique et la tâche d'enseignement qui m'incombe.

Dans les courts instants qui ont suivi, tandis que les élèves regagnaient leurs places, j'ai eu l'idée de leur faire faire le même exercice de réflexion, mais en le présentant sous un angle plus pédagogique.

Pour ne pas vendre la mèche trop rapidement, j'ai choisi de les laisser encore quelque peu dans l'ignorance en me contentant de d'abord dessiner des pictogrammes en haut de six colonnes sur le tableau, sans en divulguer immédiatement la signification:


















































On devine aisément la suite: ce sont les élèves qui ont dû remplir les colonnes, une à la fois, à mesure qu'ils prenaient connaissance de la signification de chacune d'elles (voir tableau suivant). Dans le cadre de cette démarche, tous pouvaient s'exprimer librement, s'ils le désiraient, et les idées ainsi recueillies étaient alors inscrites au tableau par moi-même.

"Qu'est-ce que l'éducation physique à votre avis?"
"Comme la commission scolaire verse un salaire à ses éducateurs physiques, à quoi peut-elle s'attendre au juste de ma part?"
"Quels sont les rôles d'un(e) élève pendant un cours d'éducation physique?"
"Compte tenu de ce que nous venons de dire, y a-t-il des éléments que nous ne respectons pas présentement? Lesquels?"
"Y a-t-il des engagements que nous pourrions prendre en tant que groupe pour améliorer le climat des cours qui vont suivre?"
"Dans le cas du non-respect de ces engagements, quelles seraient les conséquences désagréables qui en découleraient?"

De l'étonnement

À ma grande surprise, j'ai constaté que le groupe de mauvais clowns que j'avais l'habitude de côtoyer depuis le début de l'année se prêtait volontier à l'exercice de réflexion et se montrait même habile à discerner ce qui est acceptable dans une salle de cours et ce qui ne l'est pas du tout. Curieusement, personne ne m'a demandé si l'on aurait le temps de retourner au gymnase pour y passer les minutes qui resteraient peut-être.

Après avoir songé au pire, j'ai eu le sentiment qu'un contact se créait à ce moment, que nous avions enfin trouvé une fréquence commune de discussion.

L'atmosphère du cours n'a jamais été la même par la suite. Il y avait toujours quelques comportements déplacés, ici et là, mais le noyau d'élèves, lui, était maintenant plus solide, plus respectueux entre eux et envers moi-même.

Après m'être lancé à l'aveuglette dans la fosse aux crocodiles, j'ai réussi à reprendre le contrôle de la situation en prenant les jeunes par surprise, en me présentant à eux dans un esprit diamétralement opposé à celui qu'ils appréhendaient et qui leur semblait fort probablement le plus logique.

Aurais-je le même succès auprès d'un autre groupe d'élèves? Peut-être que oui, mais peut-être aussi que non. Qui sait! La formule magique en éducation nous paraît bien théorique. C'est sans doute davantage sur nos facultés à réagir froidement aux embûches qu'on obtient les meilleurs effets, les plus durables.

Au sortir des élèves pour le repas du dîner, mon collègue stagiaire s'est approché de moi pour entamer notre échange de commentaires habituel:

-- "Ce qui m'a le plus impressionné de ton cours, m'a-t-il dit, c'est le calme avec lequel tu as fait passer ton message. Je ne suis pas sûr que j'aurais réussi à faire de même."

-- "Pourtant, si tu avais vu à quel point ça gesticulait en-dedans de moi à ce moment-là..."



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