Faire de la santé des jeunes
un enjeu électoral

L'éducation physique est un préalable à l'acquisition de saines habitudes

Texte paru dans LaPresse.ca le samedi 7 juillet 2012

Les jeunes du Québec profitent déjà de leurs vacances. Les profs aussi! Je devrais maintenant avoir l’esprit tranquille…

Pourtant, depuis la fin des classes, une idée me trotte continuellement dans la tête. Toutes les mesures déployées jusqu’ici afin de donner plus de tonus à une jeunesse trop longtemps négligée ne suffiront pas à renverser la vapeur, j’en ai bien peur. Le mal est trop profond. Et j’en ai eu la preuve une fois de plus la semaine dernière.


C’était pendant notre journée d’olympiades de fin d’année. Comme toujours, un programme d’activités et d’épreuves physiques diversifié permettant aux élèves de mettre en évidence leurs aptitudes motrices avait été concocté. Au milieu de l’avant-midi, une enseignante de 5e année s’est présentée à moi, un peu déboussolée, ne sachant pas comment réagir devant les piètres résultats obtenus par les jeunes à l’épreuve de saut en longueur dont elle avait la charge. À partir d’une grille que je lui avais fournie, elle devait noter sur cinq la longueur de chacun des sauts.

« Les cibles à atteindre sur ta grille sont nettement supérieures aux performances des élèves, m’a-t-elle confié. Rares sont ceux qui obtiennent plus de deux points après deux essais! »

Ce que la grille ne disait pas, c’est que les cibles en question avaient été établies il y a 20 ans à partir des performances de mes élèves de l’époque, pendant leurs cours d’éducation physique. Dans le même quartier. À la même école.

J’ai beau tenter d’analyser cette anecdote sous tous ses angles, j’en arrive toujours à la même conclusion. Nous ne sommes plus simplement devant un problème de tours de taille proéminents ou d’endurance cardiovasculaire. Les dommages sont en effet beaucoup plus étendus qu’ils ne le paraissaient initialement puisqu’ils font aussi ressortir des lacunes du point de vue de la coordination motrice des jeunes. En somme, cela ne fait qu’illustrer la négligence proverbiale de nos élus entourant l’éducation physique dans les écoles québécoises au cours des dernières décennies et, évidemment, les conséquences de l’adhésion massive des jeunes aux loisirs passifs.

Le simple saut en longueur en question, d’apparence si banale, est en fait une succession d’actions impliquant le jugement, l’adaptation à l’environnement, la vitesse, la puissance, l’agilité, la justesse motrice et, par dessus tout, la capacité d’en coordonner l’ensemble afin d’obtenir le résultat optimal escompté. Dans les faits, toutes les activités physiques et sportives requièrent de la coordination motrice si l’on souhaite plus ou moins performer, source de satisfaction personnelle chez les jeunes en particulier. Lorsque ceux-ci n’obtiennent pas ces petits succès, qu’ils ne se sentent pas « compétents » dans la pratique d’une activité physique, ils n’éprouvent plus de plaisir à y prendre part et finissent par la délaisser — exactement le contraire de ce qu’on souhaite! — ce que l’adulte est moins enclin à faire.

Le problème demeure donc entier. Les nombreux événements et initiatives des organismes voués à la promotion des saines habitudes de vie ne suffiront pas à instaurer une culture de la santé sans une action concertée de tous ceux et celles qui œuvrent auprès des jeunes, ce qui inclut nécessairement le monde scolaire. On ne peut donc pas se contenter de vouloir faire « bouger » encore davantage les jeunes, même s’il s’agit de la voie privilégiée depuis toujours par le gouvernement, puisque trop de petits corps, et de moins petits, ont carrément oublié comment s’y prendre.

C’est pourtant ce qu’on tend à faire depuis quelques années déjà, au point d’avoir perdu de vue que l’éducation physique et à la santé, à la base, c’était d’abord de l’éducation physique, point! À elle seule, la « mode » de la santé, si incontournable soit-elle, ne nous permet pas d’ignorer ses bienfaits sur le développement de la personne et d’instaurer l’habitude d’être actif physiquement au sein de la population.

Alors que des élections générales paraissent de plus en plus imminentes au Québec, l’idée de placer enfin la santé physique et mentale de tous les jeunes au cœur des programmes électoraux des principaux partis devient capitale. C’est un discours qui dérange parce qu’il oblige les personnes visées à faire davantage qu’émettre de simples opinions favorables à l’adoption de saines habitudes de vie. Dans ce contexte, garantir à tous un minimum décent d’éducation physique dans les établissements scolaires représente une belle occasion pour les principales formations politiques de se montrer visionnaires, audacieuses, et réellement branchées sur les besoins d’une société qui évolue.

Visionnaires… Audacieuses… Branchées… C'est drôle mais j’ai soudainement des doutes.

Texte publié le 29 juin 2012



Vos commentaires

FICHEZ-LEUR LA PAIX! (La Presse, le mercredi 11 juillet 2012)

Un éducateur physique, Yves Potvin, se joint dans vos pages aux milliers de gens qui déplorent la pauvre forme physique des jeunes. Tout un scoop!

Mettons-nous un instant à la place du pauvre jeune à qui on demande de faire "une succession d'actions impliquant le jugement, l'adaptation à l'environnement, la vitesse, la puissance, l'agilité, la justesse motrice et, par dessus tout, la capacité d'en coordonner l'ensemble afin d'obtenir le résultat optimal escompté", bref un saut en longueur.

Si on essayait simplement "saute le plus loin que tu peux!"?

En prime, le jeune sait qu'on va le comparer à mononcle Gaston qui, il y a 20 ans, savait sauter jusque-là... Et on va lui dire qu'il doit absolument avoir du plaisir, cette nouvelle dictature.

Il y a bien des lacunes dans notre société, notamment au chapitre de la forme physique de nos jeunes, et peut-être avons-nous raison de blâmer les gouvernements et la forte attraction des loisirs passifs. Mais si on commençait par ficher la paix aux jeunes avec nos idéaux de performance et de plaisir forcé, si on arrêtait de comparer tout le monde à l'oncle Gaston d'il y a 20 ans?


— Robert DAVIDSON (Montréal, Québec), 11 juillet 2012

Réponse de l'auteur:

J’ai lu ce matin votre réplique à mon texte publié dans le quotidien La Presse de samedi dernier et je souhaiterais, à mon tour, réagir en quelques points.

1. « Moins en forme que jamais » n’est pas le titre qui accompagnait le texte en question. J’avais plutôt choisi ceci : « Faire de la santé des jeunes un enjeu électoral — L’éducation physique est un préalable à l’acquisition de saines habitudes ». Je peux néanmoins comprendre le pupitre de La Presse de chercher quelque chose de plus accrocheur même si ce nouveau titre oriente beaucoup le lecteur sur une piste que je ne cherchais nullement à exploiter (forme physique).

2. Un passage important de mon texte a aussi été biffé (même chose d’ailleurs pour la vidéo qui durait initialement plus de sept minutes) : « (…) l’éducation physique et à la santé, à la base, c’était d’abord de l’éducation physique, point! À elle seule, la « mode » de la santé, si incontournable soit-elle, ne nous permet pas d’ignorer ses bienfaits sur le développement de la personne et d’instaurer l’habitude d’être actif physiquement au sein de la population. »

3. Vous me faites dire ce que je n’ai jamais dit : « Mettons-nous à la place du pauvre jeune à qui on demande de faire une « succession d’actions impliquant le jugement, l’adaptation à l’environnement, la vitesse, la puissance, l’agilité, la justesse motrice et, par-dessous tout, la capacité d’en coordonner l’ensemble afin d’obtenir le résultat optimal escompté », bref un saut en longueur. Si on essayait simplement « saute le plus loin que tu peux! »? » Et c’est exactement ce qui a été dit aux élèves : « Saute le plus loin que tu peux! » Tout le reste s’adresse aux lecteurs, dont vous êtes, qui sont très certainement âgés de plus de 12 ans.

4. Non, le jeune ne savait pas qu’il allait être « comparé à mononcle Gaston » lors de son saut parce que ce n’était pas du tout mon intention. En remettant moi-même la grille en question à l’animatrice de l’atelier, je n’avais même pas songé à cette éventualité. Ce sont les résultats obtenus qui m’ont étonné. Mais oui, si les caractéristiques de Gaston peuvent servir à conscientiser quelque peu la population et les décideurs de temps en temps, je veux bien recourir à ses services.

5. Bref, il me semblait que cette anecdote du saut en longueur démontrait, du moins en partie, que la sédentarité n’a pas causé que des problèmes de surpoids, ce dont on a très largement parlé au cours de la dernière décennie, mais aussi dans les habiletés de base dans l’accomplissement de tâches tout à fait normales comme courir et sauter pour un jeune. Que lorsqu’un jeune se sent malhabile dans quelque activité physique que ce soit, il finit par décrocher. Et que l’éducation physique est une occasion privilégiée pour découvrir des habiletés et les entretenir. Voilà!

Cordialement,


Yves POTVIN



Tes références au problème de poids et de diminution du cardio en lien avec la capacité motrice d'être efficacement (plaisir) en mouvement deviennent déterminantes dans le discours.

En effet, bouger ne suffit pas, car il faut nécessairement augmenter la capacité d'avoir du plaisir et celle-ci à un préalable, soit l'habileté motrice. Et ça, c'est l'éducation physique qui permet de la développer et il faut y mettre un temps de qualité d'autant plus important que la régression de ce facteur est de plus en plus grande dans la conjoncture de l'augmentation du loisir passif, mais aussi du contexte de vie et de travail de moins en moins exigeant physiquement et au plan de la mobilité.

Vive les escaliers roulants, par exemple pour les personnes qui ont des problèmes de mobilité, mais pour la majorité des gens quelle inutilité et pire quel piège d'immobilisme!

Merci Yves de la qualité de ce propos stratégigue dans la conjoncture actuelle; ça nous est nécessaire et, tu comprendras que c'est un discours que je me plairai à véhiculer...

— Jean-Claude DRAPEAU (Montréal, Québec), 8 juillet 2012



Je crois que votre hypothèse sur l'état de la forme physique de nos jeunes à savoir qu'elle est moins bonne qu'il y a 20 ans est indéniablement vérifiable. Cependant, je ne suis pas certaine que c'est à l'école que la solution réside. Il faut marcher le soir dans les quartiers résidentielles pour trouver des rues désertes. Nos enfants ne jouent plus dehors. Ils sont retenus dans la maison par des parents surprotecteurs, la télé ou l'ordinateur. C'est là l'origine de la catastrophe. C'est dans la famille qu'il faut initier le goût de faire des activités physiques pour le simple plaisir d'en faire, de performer pour ceux que ça leur tentent et de socialiser à travers tout cela. Il ne faut pas oublier qu'il y a 20 ou 30 ans, il n'y avait pas plus d'heures d'éducation physique à l'horaire des élèves.

— Janick LANGLOIS (Chicoutimi, Québec), 7 juillet 2012

Réponse de l'auteur:

Nous sommes pratiquement du même avis! Je retrouve d'ailleurs plusieurs de vos arguments dans de nombreux textes que j'ai écrits au cours des 15 dernières années! :)

Il est bien évident que la responsabilité de transmettre ces fameuses habitudes de vie repose initialement sur les épaules des parents, des familles. Sauf que toute la société doit faire partie de la solution si l'on souhaite lui transmettre une nouvelle
culture de la santé. C'est tout ce que j'avance.

On nous répète, dans la gent politique, que cette responsabilité est partagée par tous... Néanmoins, on fait gaffe de ne pas s'impliquer davantage qu'en donnant des poignées de main et des tapes dans le dos pour les photographes!

L'école aussi doit faire partie de la solution parce que c'est à l'école que les jeunes passent la majeure partie de leur temps. Alors on pourra lancer un message cohérent aux familles qui ont abandonné pour de multiples raisons, parfois hors de leur contrôle, mais souvent en effet par négligence.

Merci d'avoir pris le temps de m'écrire! C'est grandement apprécié...

Cordialement,


Yves POTVIN

Vous pouvez réagir à cet article simplement en nous écrivant... que vous soyez d'accord ou non avec notre prise de position. Il nous fera plaisir de publier vos remarques. Notez qu'il est cependant nécessaire de vous identifier et de nous transmettre votre lieu de résidence afin que nous puissions tenir compte de votre commentaire.



Nos chroniques | Reportages | Débats et opinions | Portraits