Lettre fictive à une directrice

L'adaptation à un nouvel enseignant n'est pas toujours chose facile

Une autre année scolaire se termine, fertile en émotions de toutes sortes. Lorsque vient le temps des vacances, bon nombre d'élèves sont à la fois heureux de retourner à la maison pour l'été, sans devoirs ni leçons, et tristes de quitter un ou des enseignants qu'ils aimaient profondément.

À l'inverse, il arrive aussi que des élèves ne gardent pas nécessairement un bon souvenir d'un intervenant qui, dans son quotidien, semble peu préoccupé par les goûts et opinions de ses élèves.

Le texte qui suit est en fait une lettre purement fictive que La bande sportive s'est amusé à rédiger, simplement pour nous amener à réfléchir sur l'influence que nous avons bien voulu exercer sur nos jeunes durant les cours d'éducation physique. Libre à vous de nous faire part de la réaction que vous auriez eue si cette lettre vous avait été personnellement adressée...


Madame la directrice,

Je m'appelle Sophie et je suis une élève de 5ième année de la classe de Madame Germain. J'ai beaucoup hésité avant de vous écrire puisque je n'ai pas l'impression que vous pourrez faire quoi que ce soit pour m'aider...

Je ne suis pas très bonne à l'école, sauf en éducation physique. C'est ma matière préférée car c'est la seule occasion pour moi de me défouler un peu pendant la semaine!

En réalité, l'éducation physique ÉTAIT ma matière préférée jusqu'à cette année car maintenant, depuis que Monsieur Bigras a remplacé Madame Legendre, beaucoup de choses ont changé.

Avec Madame Legendre, nous nous amusions beaucoup au gymnase. Elle savait nous faire rire même lorsque les activités du cours étaient moins intéressantes. J'ai souvent presque imaginé qu'elle était ma mère tellement je l'appréciais! Ce qui était bien avec elle, c'est qu'on ne semblait jamais la déranger. Durant les récréations ou après les classes, on pouvait lui parler de n'importe quoi et être reçu avec le sourire. Elle avait même l'air de bien apprécier notre présence. Pendant les cours, elle avait le don de préparer des activités intéressantes pour tous, pas seulement pour les gars!

Monsieur Bigras, lui, ne pense qu'à son handball. Dès qu'on se trompe ou qu'on fait une gaffe, il pique une colère envers tous ceux qui sont moins habiles que les autres. J'ai toujours détesté le handball, beaucoup d'autres filles aussi d'ailleurs. Et si on a le malheur de lui dire qu'on n'aime pas ça, il nous flanque tout de suite une copie... Si quelqu'un parle en même temps que lui, il l'envoie aussitôt s'asseoir sur le banc. De toute façon, je crois qu'on peut difficilement lui plaire si on est une fille.

Ne vous serait-il pas possible de demander à Madame Legendre de revenir à l'école l'an prochain pour le cours d'éducation physique? Ce serait mieux pour tout le monde.

Tenez! L'autre jour, Stéphanie a eu le malheur de lui demander pendant le cours pourquoi on ne pouvait pas faire des jeux amusants à l'occasion, pour avoir un peu plus de plaisir... Tout en parlant très fort, il nous a répondu que "l'éducation physique n'est pas un jeu mais bien une matière comme les autres où nous avons des apprentissages à faire".

À voir la noirceur de ces yeux, personne n'a osé en ajouter encore plus. Nous avons donc choisi de nous taire afin d'éviter qu'il ne se fâche encore plus. Tout le monde comprend bien que l'éducation physique n'est pas une période de récréation, mais le fait de devoir apprendre veut-il dire qu'il est interdit de le faire avec plaisir?

Je vous remercie d'avoir pris le temps de me lire. Si vous en avez le temps, j'aimerais que vous écriviez pour me répondre; je risquerais de me sentir gênée de devoir discuter devant vous de ce problème.

Une élève,


Sophie T.



Dans cette lettre, le problème que soulève Sophie est en fait le même malaise ressenti par plusieurs élèves: l'éducation physique est bien agréable, soit, mais est-elle un jeu? La question mérite qu'on s'y arrête un instant puisqu'elle risque d'influencer de beaucoup l'atmosphère qui règnera dans notre gymnase au moment de donner un cours.

Plusieurs enseignants tiennent à faire reconnaître l'éducation physique comme une matière comme les autres, tout aussi sérieuse, comportant des observations et évaluations qui le sont tout autant.

On doit en partie leur donner raison si notre objectif est justement la reconnaissance de cette matière comme une composante de premier plan du régime pédagogique.

Cependant, ne serait-il pas vrai de prétendre que le fait d'être la seule occasion pour un professionnel de l'enseignement d'intervenir à la fois sur les aspects cognitifs, sociaux, et physiques de l'individu confère à celle-ci un statut particulier aux yeux de tous? En ce sens, il y a toujours de la place pour plus d'apprentissages, pour des programmes plus étoffés, seules garanties d'une reconnaissance officielle de notre travail par les autorités au pouvoir. Néanmoins, si le plaisir devient superflu, voire inexistant, c'est toute l'éducation physique qui perd son essence dans le coeur des élèves, ce qui revient à dire que l'enseignant a raté la cible.

Est-il vraiment possible pour un éducateur physique de chausser à la fois les souliers de l'enseignant, de l'ami des jeunes, et du confident dans l'harmonie? A-t-il réellement le choix de tenir compte ou non de l'opinion de ses élèves? Voilà plusieurs points de réflexion à nous servir d'ici la reprise des classes...

Et vous, si vous étiez la directrice de cette école et que cette lettre vous était destinée, que répondriez-vous à Sophie qui décroche peu à peu d'une matière qui lui procurait pourtant beaucoup de satisfaction quelques mois auparavant?



Vos commentaires...

Le 4 juillet 1998, Olivier Aksa, de Paris (France), a écrit:

Sophie,

Je me suis bien rendue compte des changements en EPS. Tu sais, chaque professeur est différent et les méthodes d'enseignement le sont aussi. Le remplaçant de Mme Legendre a sa facon d'agir et elle te paraît peut-être moins agréable mais je suis sûre que tu en as retiré quand même de nouvelles expériences qui te serviront un jour ou l'autre.

Refléchis, tu as sûrement le souvenir de séances où tu t'es bien amusée malgré le sentiment que tu ressens en ce moment. Même si la discipline était différente, tu as sûrement réussi des exercices et des ateliers qui t'ont procuré beaucoup de plaisir.

(Alors là je fais une grosse "menterie" comme vous dites! Mais c'est pour la bonne cause et surtout pour ne pas donner l'impression à Sophie qu'elle peut, sur simple demande, changer le fonctionnement des cours et de l'école en général, que cela reste le domaine des adultes) Il y a une réunion prévue dans quelques jours pour savoir quel professeur sera la à la rentrée, je tiendrai compte de ce que tu me dis, mais sans te promettre quoi que ce soit, car je ne sais pas si Mme Legendre peut revenir, et la décision de remplacer M. Bigras ne t'appartient pas. Quoi qu'il en soit à la rentrée, je pense que tu trouveras des changements si tu réflechis à ce que je viens de te dire.

Au revoir Sophie, à bientôt.

Et là je demande de faire une réunion avec tous les enseignants avec comme ordre du jour: Apprentissages et plaisir d'apprendre. Comment concilier les deux notions?

J'en profiterai au cours de la réunion pour rappeler certaines notions de psychologie, notamment que c'est pendant le jeu que l'enfant se réapproprie les savoirs et ce de manière symbolique. Qu'il ne peut avoir d'apprentissage, et que les enfants ne peuvent se mettre en situation d'apprentissage qu'à travers le jeu. Qu'il serait intéressant que les enseignants réfléchissent à un projet en ce sens. J'ajouterai que ces notions ont peut-être été oubliées à cause d'une lecture trop restrictive des Instructions Officielles et que tout le monde avait trop le "nez dans le guidon" pour atteindre et faire atteindre les objectifs.

Je proposerai une nouvelle réunion pour que les enseignants fassent état de leurs propositions pour l'élaboration du projet éducatif de la prochaine rentrée.

À partir de là, deux solutions se présentent: soit le projet prend forme et le prof d'eps s'est remis en cause et prévoit de changer sa pédagogie (Sophie sera contente!); soit le prof d'eps reste arc-boute sur sa façon d'enseigner et j'envisage de m'en séparer et de rappeler Mme Legendre, si bien sûr j'en ai la possibilité légale (suivant le pays). Si ce n'est pas possible et que M. Bigras doit rester, je pense que j'aurais beaucoup de discussions avec lui pendant l'année scolaire!

Olivier Aksa
Paris, France




Le 29 juin 1998, Michel Jolicoeur, de Trois-Rivières (Québec), a écrit:

Je lui écrirais que je reçois bien ses commentaires et que je tenterais une approche pour sensibiliser l'enseignant de l'importance que prend le plaisir, "avoir du fun", lors des activités proposées pendant les cours d'éducation physique.

Étant impliqué au secondaire, je crois que le programme proposé aux élèves doit être varié et surtout planifié avec les autres niveaux (les cinq années du secondaire) afin d'éviter la répétition excessive, de s'assurer de la diversité et de la progression entre les différents moyens (activités) choisis par l'institution.

À mon sens, tout est dans l'approche proposée aux élèves avec les moyens du bord que l'on possède dans nos milieux respectifs. L'originalité, des choix non conventionnels, des activités où les jeunes n'ont pas le sentiment du déjà vu, un contexte qui donne la chance de s'amuser (être interactif), de se dépenser (forcer, fournir un effort physique), d'apprendre et de relever des défis.

Voilà un mélange "explosif" qui s'amalgame relativement bien avec de l'expérience, saupoudré d'un peu de préparation.

Salutations!

Michel Jolicoeur
École secondaire Sainte-Ursule,
Trois-Rivières, Québec




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