50 kilomètres, presque le désert

Le sport n'est pas l'unique alternative à la sédentarité des jeunes

Je pédalais à un rythme d’enfer sur les routes de Laval-sur-le-Lac, un beau petit trajet de 50 kilomètres que j’ai pris plaisir à parcourir en vélo tout l’été pour garder la forme. C’était en août, par un dimanche après-midi, un temps parfait. Un cadeau du ciel pour tout adepte d’activités de plein air.

Pourtant, quelque part aux environs du 35ième kilomètre de ma balade, j’ai eu l’impression que quelque chose ne tournait pas rond dans toute cette mise en scène apparemment impeccable. Une fois de retour à la maison, j’ai finalement réalisé que je venais d’assister à une réalité de plus en plus répandue, et acceptée (!), au Québec : le désengagement des jeunes envers l’activité physique.


J’étais parti de Chomedey pour rouler sur tout l’ouest de l’Île Jésus, en passant par de nombreux quartiers résidentiels, et j’étais seul, réellement seul. Outre les automobilistes - dont certains auraient intérêt à réviser sérieusement les règles les plus élémentaires de courtoisie envers les cyclistes - je n’ai vu que deux jeunes pratiquer une quelconque activité physique, l’un lançant son ballon dans un panier de basket et l’autre, comme moi, qui enfourchait son vélo.

Ils étaient deux. Un gars et une fille. Pas trente-deux, pas douze, deux. C’était un dimanche. Un temps parfait. Un cadeau du ciel.

Je me suis mis alors à réfléchir sur les causes de cette désaffection de la jeunesse québécoise. On pourrait sans doute jeter le blâme sur le dos des parents dont les responsabilités professionnelles sont plus importantes qu’autrefois, prétendre que l’éclatement des familles a eu pour effet d’emprisonner les jeunes dans un rythme de vie accéléré ou conclure que leur engouement maladif envers les jeux électroniques leur a fait perdre tout sens des valeurs. À vrai dire, toutes ces raisons peuvent paraître logiques. Pourtant, collectivement, en tant que société, nous sommes aussi largement coupables de ne pas avoir vu venir le coup, de ne pas avoir planifié de réaction.

Historiquement, le Québec n’a jamais appuyé une réelle valeur axée sur l’acquisition de saines habitudes de vie dans ses écoles. Il y a des décennies, nous formions une société rurale où chacun devait trimer dur pour se loger et gagner son pain. Rien ne laissait présager la pertinence d’intervenir auprès des jeunes, à l’école, pour leur inculquer l’habitude d’adopter un mode de vie sain et actif. À quoi bon insister sur l’importance d’être actif physiquement lorsqu’on travaille déjà dans un champ du matin au soir!

Petit à petit, la société québécoise a évolué. L’explosion technologique a permis à tout un peuple de modifier considérablement ses pratiques professionnelles et de loisir. Le milieu de l’éducation, lui, n’a pas réagi. C’est ainsi que les notions d’effort physique et de pratique régulière d’activités physiques ont pratiquement disparu du système de valeurs de toute une société pour qui la mission de l’École consistait principalement à transmettre un savoir.

Un changement radical de stratégie préventive en matière de santé s’impose. Malheureusement, on ne peut envisager de changements radicaux dans nos façons de faire les choses, de quelque nature que ce soit, sans faire une croix sur de vieilles habitudes et croyances et, surtout, sans se résoudre à y mettre le prix.

Malgré qu’une véritable armée de chercheurs, appuyés par de multiples études scientifiques, confirment depuis des années que le Québec d’aujourd’hui est malade, souffre de son inactivité et hypothèque très sérieusement son avenir, nos élus persistent à présenter une réplique timide mais surtout délavée par des intentions plus ou moins sincères. Le temps est encore loin, très loin devrait-on dire, où l’on concèdera que l’être humain, pour se développer selon son plein potentiel, a « aussi » besoin d’être éduqué dès son tout jeune âge pour mieux gérer sa propre santé mentale et physique.

Au cours des dernières semaines, le gouvernement du Québec - le ministre Legendre en particulier - s’évertue donc à promouvoir la pratique sportive dans les écoles par l’entremise d’activités parascolaires qui, nous dit-on, contribueront à réduire le taux de décrocheurs et de jeunes sédentaires. Cependant, on insiste beaucoup moins sur le fait que ces activités ne touchent qu’une infime proportion de jeunes. On omet aussi de préciser que plusieurs de ces adeptes d’activités parascolaires sont déjà, de toute façon, des mordus du sport et font même partie de clubs civils organisés. Enfin, on évite de comparer publiquement les types d’intervention préconisés lors d’activités parascolaires et des cours d’éducation physique et à la santé. Bref, on tente de banaliser la portée de l’éducation physique auprès des jeunes en la reléguant dans un simple rôle ludique.

« Vous savez, Monsieur, moi j’ai toujours détesté les sports, m’avait lancé une élève de 10 ans pendant un cours, en juin dernier, mais j’adore l’éducation physique! »

Si les ministres du gouvernement québécois n’ont toujours rien saisi du défi de taille que nous devons relever collectivement en toute urgence, cette fillette, elle, a tout compris. Bien que le sport ait su mener certaines personnes, dont M. Legendre lui-même, à des seuils de performance exceptionnels, ce ne sont pas tous les individus qui aspirent à atteindre un jour pareil niveau d’habileté, ni même à pratiquer avec assiduité un sport.

Sur papier, la réforme scolaire actuelle invite les élèves à transposer leurs apprentissages fondamentaux en éducation physique et à la santé dans leurs pratiques quotidiennes d’activités. Pour certains, ce transfert prendra racine dans une discipline sportive traditionnelle. Pour d’autres, toutefois, les questionnements et les remises en question qu’auront suscités ces apprentissages les inciteront par exemple à promener le chien 30 minutes par jour, au retour du boulot.

La notion de sport à l’infinitif, si chère aux yeux du gouvernement parce qu’elle exige peu financièrement, n’a rien à elle seule pour ragaillardir une jeunesse dont la culture semble de plus en plus s’emmagasiner à l’intérieur d’un disque dur. La multiplicité d’activités parascolaires, si intéressantes soient-elles, ne peut suffire à transmettre des valeurs aussi fondamentales pour l’être humain que la santé et les saines habitudes de vie. Il faut favoriser l’instauration d’une stratégie beaucoup plus élargie, fondée sur une réelle intention de régler le problème une fois pour toute sans chercher à diffuser une image complaisante. Il faut enseigner ces valeurs à l’école, dès le tout jeune âge, pour les rendre significatives, pour qu’elles soient assimilées par l’élève comme une composante normale de sa vie de tous les jours.

C’est lorsqu’on aura enfin compris qu’une seule période de 60 minutes d’éducation physique par semaine ne mène nulle part que toutes les subventions annoncées, et celles qui viendront certainement sous peu, prendront un sens. La réaction de la société québécoise au problème de sédentarité des jeunes ne sera effective qu’à partir du moment où l’élève sera suffisamment formé et initié, puis dirigé de manière planifiée vers toute cette multitude d’activités physiques et sportives que semblent vouloir offrir le gouvernement et ses «partenaires» extra-scolaires.

On peut certes nier encore longtemps toute nécessité de réviser à la hausse le temps accordé à l’éducation physique et à la santé dans les écoles comme le fait M. Legendre. En contrepartie, il lui faudra accepter que les effets du sport comme unique alternative demeureront caducs.



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