L'approche en éducation physique loin d'être "dépassée"

Dans son édition du 28 septembre 2015, le quotidien La Tribune rapportait les propos de Pierre Lavoie, personnalité avantageusement connue du monde de l’activité physique, pour qui « l’approche en éducation physique est quelque peu dépassée. C’est une approche axée sur la performance et discriminatoire. »

M. Lavoie s’exprimait ainsi devant un auditoire formé d’étudiants universitaires, alors qu’il recevait un doctorat honorifique pour l’ensemble de son œuvre. Les mots sont durs et ne laissent aucune place au compromis.


« Souvent à 9 ans, quand tu reçois une note en éducation physique qui est sous la moyenne, ça te décourage. Moi, j'aimerais que l'approche soit sur l'amour du sport. On ne devrait pas faire du sport pour gagner des médailles au primaire, mais pour maintenir son corps en santé. Il y aura toujours des jeunes qui performent, mais l'enseignant, lui, doit adopter une approche non discriminatoire. »

La remarque est blessante et difficile à avaler. Parce que dans les faits, l’approche adoptée par les éducateurs physiques — et en particulier dans les écoles primaires — est tout à fait respectueuse du développement intellectuel, social, affectif et physique de l’enfant, et permet d’adapter les situations éducatives à son rythme et à sa personnalité. Dans un jargon de pédagogues, c’est ce qu’on appelle la « différentiation pédagogique ».

On a beau lire et relire les contenus d’apprentissage à partir desquels les éducateurs physiques sont tenus de préparer leurs cours, on n’y relate rien qui incite à la discrimination, ni aucune trace d’une approche basée sur la performance. Et encore moins de quelconques remises de médailles! Pourtant, on peut affirmer qu’une vaste majorité de profs fondent leur enseignement à partir de ces jalons ministériels afin, ultimement, de contribuer à l’éclosion d’une société québécoise en santé.

Dans les réseaux sociaux, l’éducatrice physique Fanny Boulais a d’ailleurs bien résumé la motivation qui anime la majorité des éducateurs physiques dans leur quotidien.

« Dans ma classe je prône : l'estime de soi, l'entraide, le dépassement de soi (par rapport à soi-même), le plaisir, la coopération, le respect, les apprentissages cognitifs et je vise un taux d'engagement moteur maximal... Je crois qu'il ne faut pas mettre tous les éducateurs physiques dans le même panier... »

Il y a 15 ans, au risque de faire un peu de chauvinisme, les éducateurs physiques étaient considérés par plusieurs spécialistes comme des précurseurs de la toute première mouture de la réforme scolaire. Il faut savoir que même plusieurs années auparavant, l’enseignement de l’éducation physique accordait nettement plus d’importance au processus d’apprentissage (la démarche) qu’au produit final (la performance), ce qui est caractéristique d’un enseignement par compétences.

Alors non. Même en faisant des efforts, la critique ne passe pas. L’approche en éducation physique est loin d’être dépassée. Le problème, s’il en est un, est ailleurs mais sa résolution, elle, n’est malheureusement pas à notre portée.


Incohérence

Depuis 2007, le gouvernement du Québec a instauré un bulletin de notes unique et chiffré dans toutes les écoles primaires, permettant ainsi d’établir entre autres des moyennes de groupe, ce qui s’avère incohérent dans un contexte d’enseignement par compétences. On voulait ainsi faire taire la grogne de certains groupes de pression, dont des parents d’élèves, qui affirmaient ne plus se retrouver dans les différents modèles de bulletin qui circulaient un peu partout. Ils souhaitaient par la même occasion le retour en force des connaissances dans la formation et l’évaluation des jeunes.

Cette décision, purement politique et non pédagogique, devait également permettre aux parents — et au jeune lui-même — de comparer la « performance » de leur enfant par rapport à la moyenne de son groupe.

Alors, pourquoi ne pas abolir purement et simplement l’évaluation en éducation physique? Tout simplement parce qu’elle est le fondement même de tout apprentissage, et qu’elle permet à l’éducation physique de faire valoir toute sa spécificité par rapport à l’activité physique.

Contrairement à la croyance populaire, l’évaluation n’est pas qu’un simple jugement de l’éducateur physique, à un moment déterminé de l’année, portant sur un élément précis du programme disciplinaire. L’époque où l’on demandait à un élève de lancer dix fois en direction d’un panier de basketball, avant d’inscrire le nombre de réussites à son bulletin, est révolue depuis longtemps. On parle plutôt d’un long cheminement, impliquant souvent plusieurs personnes, qui s’enclenche dès que l’élève est mis à contribution dans la résolution d’une tâche particulière.

L’élève détermine des pistes de solution et les expérimente. Il interagit avec ses pairs pour juger de ses acquis et des correctifs à apporter, discute de ses impressions avec son enseignant, le questionne. Il peut aussi utiliser différentes ressources externes pour le soutenir dans sa réflexion (ressources électroniques, portfolio, etc.).

L’évaluation se greffe de ce fait aux apprentissages en aidant l’élève à mieux comprendre son propre cheminement. Elle ne relève donc pas seulement de l’enseignant. Elle est aussi l’affaire du jeune lui-même et de ses parents qui suivent son évolution.

Comme on est loin du panier de basket!

Dans ce contexte, décerner à un élève une note de 79% dans son bulletin de notes ne veut strictement plus rien dire. On ne peut pas commenter tout un cheminement complexe, s’échelonnant sur plusieurs heures, voire des semaines, et impliquant de multiples ressources, par un simple pourcentage au bulletin. Son résultat, il le connaît déjà, depuis longtemps, des suites de toutes les expériences signifiantes et les petits succès qu’il a vécus lorsqu’il était mobilisé en projet.

S’il y a des pratiques à modifier et des croyances à ébranler, ce n’est pas du côté de l’approche préconisée par les éducateurs physiques — du primaire en particulier — qu’il faut s’attarder. Réfléchissons plutôt à des moyens nous permettant de convaincre les élus, les fonctionnaires, le monde scolaire et les parents de mettre au rancart les bulletins de notes chiffrés… du moins en éducation physique.

Texte publié le 1er octobre 2015



Vos commentaires

"En tant qu'enseignante titulaire, je suis consciente du travail effectué par les enseignants d'EPS, dans la promotion des bienfaits de l'activité physique pour de saines habitudes de vie. L'approche chez nos jeunes est constructive et positive. Je félicite mon collègue pour cet excellent texte en réponse aux propos de M. Pierre Lavoie."

— Carole CHABOT (Laval, Québec), 14 octobre 2015

Réponse de l'auteur:

Quel plaisir de vous lire, chère collègue (d'autant plus que le sujet me tient particulièrement à cœur)!

Yves POTVIN



"Très belle réponse M. Potvin, merci!

"Même si nous sommes capables de prendre les critiques envers notre profession, c'est dommage que M. Pierre Lavoie n'ait pas profité du moment pour valoriser l'approche plutôt que de diminuer le travail des enseignants!"


— Martin GUINDON (Saint-Jérôme, Québec), 5 octobre 2015

Réponse de l'auteur:

Effectivement, en plus de la forme, le contexte difficile des négociations actuelles entre le gouvernement et les employés du secteur public méritait qu'on n'en rajoute pas davantage.

Yves POTVIN



"Merci pour le partage de ce texte d'Yves qui recadre bien les faits!"

— Diane ARCHAMBAULT (Montréal, QC), 2 octobre 2015, via Facebook



"Bravo Yves, j'approuve à 200% cette réponse qui mérite d'être envoyée personnellement à M. Lavoie."

— Jean-François LITALIEN (Rimouski, QC), 2 octobre 2015, via Facebook

Réponse de l'auteur:

C'est fait via Twitter... Et j'approuve votre approbation à 200% aussi! :)

Yves POTVIN



"Excellente réaction ! J'ai vraiment été choquée par l'ignorance de nos pratiques et philosophie d'enseignement dans ses propos. Pour un individu qui travail si près des milieux scolaires, ça m'étonne. (...)

"C'est dommage puisque nous sommes ses alliés les plus importants..."


— Elili TOUT TEMPS (?, Québec), 2 octobre 2015, via Facebook



"BRAVO! Pour être honnête, je n'ai pas lu la critique de départ car pour moi, un programme qui demande aux enfants d'en faire toujours plus à la maison et ensuite de le consigner dans un document dans le but de GAGNER un prix pour l'école m'a toujours paru absurde et inutile. Toutefois, j'aime bien votre réponse."

— Isabelle BOUCHER (St-Jean-sur-Richelieu, QC), 1 oct. 2015, Facebook

Réponse de l'auteur:

Merci de la remarque. Mon but n'est cependant pas du tout de remettre en question le GDPL, mais je trouve par contre nécessaire qu'on respecte et reconnaisse l'étendue et la spécificité du rôle de chacun. Notre rôle à nous, éducatrices et éducateurs physiques, se résume souvent, aux yeux de certains, à faire "bouger" les jeunes.

Yves POTVIN

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