Éducation physique vs activité physique:
Un faux débat

Texte rédigé en réaction à un éditorial paru dans le quotidien La Presse du samedi 5 février 2011, en page 6 du cahier Plus

J’enseigne l’éducation physique dans une école primaire de Laval depuis 25 ans. Déjà, en tout début de carrière, j’avais remarqué avec un certain agacement à quel point le travail de la confrérie en général était mal compris, voire peu valorisé. Certains nous considéraient comme des animateurs ou des amuseurs publics, d’autres comme des techniciens du sport, et des collègues des autres matières, dites plus sérieuses, comme une  période libre dans l’horaire.


Le jour de la photo approchait? On flanquait le prof d’éducation physique dehors! C’était la semaine de ceci, le mois de cela? On annulait le cours d’éducation physique qui était substitué par une récréation prolongée…

Les temps ont changé, un peu, mais l’apport de l’éducation physique dans la formation des jeunes tarde toujours à faire l’unanimité, comme en témoigne l’éditorial de François Cardinal (La Presse, samedi 5 février 2011).

Les élèves doivent-ils bouger davantage? C’est bien évident! Et il faut voir le tour de taille d’une proportion grimpante de jeunes pour s’en convaincre. Mais, comme mesure d’impact, puisque « la solution se trouve ailleurs que dans la multiplication des cours d’éducation physique », prétendre qu’il faut se tourner « vers la récréation, l’heure du repas et surtout, le service de garde » est pour le moins hasardeux. Loin de moi l’idée de vouloir à mon tour discréditer le travail de d’autres intervenants du monde scolaire, mais il m’apparaît nécessaire de remettre l’analyse de M. Cardinal dans une plus juste perspective.

La multiplicité d’activités physiques a toujours été la seule approche réellement souhaitée par nos décideurs, parce que moins coûteuse et, aussi, moins engageante. Il est toujours plus facile de déléguer des responsabilités à des associations et à des animateurs sportifs que d’encadrer du personnel enseignant et d’élaborer des programmes de formation plus pointus. En somme, avec l’exemple des familles qui devraient stimuler les jeunes à prendre part à des activités physiques sur une base régulière, l’État fournirait les infrastructures et les occasions de bouger par le biais d’activités parascolaires.

Ce ne sont pourtant pas les occasions de bouger qui manquent. Il existe déjà, dans la plupart des écoles, un réseau d’activités supervisées par des éducateurs physiques et des animateurs locaux qui sont bien loin d’afficher « complet ». On doit plutôt parler de désaffection des jeunes attirés vers des loisirs plus passifs, soit par manque de motivation envers l’effort physique ou par une dynamique familiale moins… dynamique. Transpirer à grosses gouttes n’est plus nécessairement à la mode!


Des exemples

Un lundi matin, au lendemain d’une tempête, une enseignante de 4e année me racontait justement qu’elle avait mené sa petite enquête auprès de ses élèves afin de savoir qui avait profité de toute cette nouvelle neige pour aller jouer dehors. La réponse fut pour le moins éloquente : aucun. On pourra bien encore surmultiplier les offres d’activités, on arrivera toujours au même résultat. Il y a longtemps que la sédentarité, même chez les tout jeunes, est encrée dans nos mœurs nord-américaines.

La prétention des éducateurs physiques n’a jamais été de pouvoir contrer à elle seule l’obésité et le désengagement des jeunes envers l’activité physique. Notre mandat n’est pas de former de futurs Alex Harvey ni même des sportifs, mais bien de contribuer à faire de notre jeunesse une génération de futurs citoyens acteurs dans la société et non de simples utilisateurs de services. Pour y arriver, nous affirmons haut et fort pouvoir agir — avec un réel impact — à la fois sur les facettes intellectuelle, sociale, affective et physique des élèves, ce qu’aucune autre matière ne permet.

En outre, l’éducation physique ne vise pas à reproduire bêtement un ensemble de gestes techniques propres aux différentes disciplines sportives, ou à faire maigrir les jeunes sédentaires les plus réfractaires. Il s’agit plutôt de les plonger dans des contextes d’apprentissage variés, stimulants, parfois ardus, qui leur feront connaître de petits succès, de grands plaisirs et des découvertes signifiantes.

Chaque fois que j’aborde ce sujet, ce même exemple me vient à l’esprit, celui de Mylène*, 12 ans, obèse, mal dans sa peau, et tout ce qu’il y a de plus sédentaire. Comme tous les autres élèves de son groupe, Mylène devait — dans notre jargon — franchir un obstacle, avec un appui passager, à l’aide d’un mini-trampoline. Elle détestait tout ce qui gravite autour de la gymnastique. Elle se déplaçait lourdement et, surtout, elle avait la trouille. Une peur bleue qui la figeait sur place dès qu’elle prenait la file derrière les autres.

Il aura fallu plusieurs cours avant que les élèves puissent relever le défi proposé. Pendant tout ce temps, en plus de recevoir mon assistance, Mylène s’est associée à une camarade de classe en qui elle avait confiance, et avec qui elle a pu échanger sur ses difficultés. Lorsqu’elle s’est finalement élancée, lors de son ultime essai, tout le groupe a spontanément cessé de parler et l’a applaudie chaleureusement lorsqu’elle a complété avec succès le fameux saut qu’elle avait concocté.

Je ne vois pas comment elle aurait pu vivre pareille sensation pendant une récréation, dans la cour d’école, ou au service de garde, mais j’ai la conviction que ce qu’elle a appris à ce moment bien précis a été pour elle une véritable révélation. Alors, on peut bien banaliser la proposition de Kino-Québec d’offrir une heure d’éducation physique par jour dans toutes les écoles du Québec. Mais en ce qui me concerne, des regards pétillants comme celui de Mylène, et des sourires complices comme ceux de ses camarades de classe, j'en voudrais bien tous les jours moi aussi! Et je me dis qu'elle aura certainement le goût de connaître de nouveau un moment aussi exaltant dans sa vie, quitte à en prendre l'habitude.

Il y a quelques années, du bout des lèvres, pour faire taire la grogne, le gouvernement du Québec « proposait » deux heures d’éducation physique par semaine aux écoles primaires du Québec. Pour le commun des mortels, et pour le politicien moyen, l’affaire était classée. Dans les faits, plusieurs enfants n’ont toujours droit qu’à 90 ou 60 minutes, et parfois moins. Et le sujet n’est plus du tout d’actualité.

Alors, « éducation physique » ou « activité physique »?

Parlons donc d’un faux débat! L’un n’empêche pas l’autre; l’un étant la base, l’autre son prolongement. Si l’éducation physique assure une formation équitable à tous, doués ou non, fortunés ou non, la panoplie d’activités physiques qui graviteront autour du monde scolaire permettra aux jeunes de s’éclater entre amis et d’en prendre l’habitude.

Oui, on peut faire plus que de seulement ajouter du temps d’éducation physique à l’école, mais on ne peut faire mieux dans la lutte contre la sédentarité des jeunes en l’écartant de la solution primée.

* Nom fictif

Texte publié le 9 février 2011



Vos commentaires

"Je viens de lire tes deux dernières chroniques qui sont très intéressantes et qui devraient être lues par tout le monde du milieu de l'éducation et tous les parents pour les conscientiser à la réalité des jeunes. Le passage de Mylène est très touchant, et effectivement, elle n'aurait pas pu vivre cette réussite lors d'une récréation."

— Sylvianne BOUCHARD (Laval, Québec), 12 février 2011



"Bonjour,

"Jamais dans mon texte je dis que l’un exclut l’autre. Jamais je ne laisse entendre que les cours d’éducation physique ne sont pas nécessaires ou qu’ils n’ont pas leur place dans le cursus des élèves.

"Je ne comprends donc pas votre réaction.

"Bonne journée."


— François CARDINAL (Journal La PRESSE), 11 février 2011

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