Faire preuve de négligence? Jamais, au grand jamais!

Qu'on le veuille ou non, notre profession nous expose, nous et surtout nos élèves, à des risques de blessures, plus ou moins graves, qui nous laissent comme un pincement au coeur chaque fois qu'elles se produisent. Lorsque notre compétence n'est pas en cause, on arrive assez facilement à oublier l'épisode, en autant que la gravité de l'incident est relative. Si au contraire les conséquences sont importantes, que l'entourage du blessé remet en question le professionnalisme de notre intervention, c'est là que le problème prend toute sa signification.


Tous connaissent l'importance de réagir rapidement, avec efficacité, aux incidents qui se produisent dans nos gymnases. On peut même ainsi éviter, dans certains cas, l'éclosion de problèmes plus sérieux chez les blessés. Le présent article ne vise pas à dresser une liste exhaustive des diverses actions à entreprendre dès qu'un élève se blesse, ni de donner à qui que ce soit un cours de premiers soins!

Au contraire, puisque tous et chacun possèdent les qualifications légales nécessaires pour agir promptement dans de telles situations, il nous apparaît important d'insister sur l'aspect social de celles-ci. En d'autres termes, même si on vous reconnaît la capacité de prévoir, agir et réagir correctement, faites-vous la preuve dans votre quotidien d'enseignant que vous veillez à ce que ces blessures ne surviennent jamais en raison d'une nonchalance ou d'une défaillance de votre part?

Devant un magistrat, dans le cas d'une poursuite contre vous, suivant une blessure survenue durant l'un de vos cours, au gymnase, vous devrez prouver que vous avez agi en bon père de famille avant, pendant et après le dit incident. On est donc bien loin d'une évaluation des compétences pures de l'intervenant. Il est plutôt question ici de son attitude et de sa volonté de prévoir un cadre de travail éducatif, sécuritaire et stimulant.

À prime abord, notre réflexe de spécialistes de la bonne forme est de prétendre que tout va pour le mieux, que notre expérience en la matière nous protège contre tout incident du genre. De plus, lorsqu'on est connu et même reconnu dans son milieu, on dispose d'une protection supplémentaire, croit-on, face à d'éventuels recours du point de vue légal.

Pourtant, il n'en est rien. Si l'un de vos élèves se blesse et qu'il garde des séquelles de ses blessures, vous ne devrez pas vous surprendre d'apprendre que ses parents vous poursuivent pour négligence dans l'exercice de vos fonctions, même si vous avez la conviction d'avoir agi en toute bonne foi. De plus en plus, les poursuites judiciaires à l'égard des éducateurs physiques sont à la mode, parfois avec raison, mais souvent à tort aussi. Elles se multiplient et affectent inévitablement le moral et la confiance en soi de l'accusé.

Un exemple banal

L'exemple suivant démontre bien à quel point certains parents se montrent rapides pour retenir les services d'un avocat. Un jeune garçon de 10 ans, que nous prénommerons Alexandre, se casse deux dents pendant un cours d'éducation physique. Le contenu pédagogique au programme durant cette période touchait le thème locomotion. En guise d'activités pour l'atteinte de l'objectif visé, l'enseignant avait préparé quelques ateliers dont un nécessitant l'usage d'un tremplin de type "Reuther". Comme cet atelier représentait un certain risque, si minime soit-il, en raison de la nécessité de bondir à partir d'un engin propulseur, l'enseignant s'était positionné tout près de cet atelier et orienté de façon à pouvoir exercer une surveillance générale de toutes les activités se déroulant simultanément. Spécifiquement pour cet atelier, comme il n'y avait qu'un seul tremplin au gymnase, les élèves regroupés à cette activité devaient se placer en file indienne pour s'exécuter un à la fois.

Vers la fin de la période, alors que tout se déroulait normalement jusque là, le petit Alexandre, attendant son tour, sort de nulle part un petit bout de papier qu'il laisse tomber par terre. Pour épater la galerie, il tente alors de le ramasser avec ses dents en plaçant d'abord ses mains derrière son dos. Le résultat qui s'en suivit ne laisse planer aucun doute; il perd l'équilibre, tombe face contre terre et perd ses deux grandes incisives.

Sans perdre un instant, comme le stipule le "guide des enseignants" de l'école, l'éducateur physique fait asseoir les élèves et court jusqu'au secrétariat avec l'élève dans ses bras, après avoir recueilli les morceaux de dents! Après avoir rapidement résumé les faits, il retourne au gymnase pour y poursuivre ses activités, convaincu d'avoir rempli son devoir, ce qui est le cas. Une fois le cours terminé, il retourne au secrétariat pour y compléter un rapport écrit de l'incident.

Ce n'est que plusieurs semaines plus tard qu'il a appris de la bouche de l'avocat de sa commission scolaire que les parents d'Alexandre intentaient une poursuite contre lui pour négligence dans son travail d'enseignant, sans toutefois savoir en quoi les parents jugeaient ses actions négligentes. Cependant, les procédures judiciaires ont finalement avorté, encore quelques semaines plus tard, lorsque les parents ont constaté que la commission scolaire refusait le blâme et acceptait de débattre le cas devant la Cour.

Des précautions

Cet exemple, bien que banal, témoigne bien de l'empressement de certains parents d'inculper l'enseignant concerné sans même essayer d'abord d'obtenir de plus amples informations auprès de lui. On serait même tenté d'affirmer qu'il s'en trouve parmi ceux-ci qui n'attendent que le moment propice pour décrocher le filon! Dans de telles circonstances, dans la majorité des cas, votre employeur, souvent une commission scolaire, vous défendra sans hésiter, à moins qu'une preuve irréfutable de grossière négligence vous soit attribuée par plusieurs témoins. D'ailleurs, lorsque l'action sera intentée par les parents, c'est votre employeur qui sera poursuivi et non vous personnellement. Toutefois, si le verdict devait tourner en faveur des plaignants, il ne serait pas impossible que votre employeur, à son tour, décide de vous poursuivre, afin de récupérer une partie, sinon la totalité, du montant qu'elle a dû débourser pour s'acquitter de sa dette.

Devant de telles perspectives, peut-être y a-t-il quelques lecteurs parmi vous qui craignent de devoir affronter une situation similaire à court ou à moyen terme. Mais dans les faits, si vous êtes du type consciencieux et agissez en bon père de famille dans l'exercice de vos fonctions, pour reprendre les termes employés dans les documents légaux, vous ne courez aucun risque réel, du moins financièrement. Néanmoins, questionnez vos habitudes de travail et demandez-vous si vous adoptez tout naturellement une attitude prévoyante à l'égard des risques inhérents à chacune des activités que vous privilégiez dans votre enseignement. Les points qui suivent pourraient peut-être orienter votre réflexion...


Détenez-vous une assurance personnelle couvrant ce type de problème? Informez-vous auprès de votre employeur pour vérifier s'il vous serait préférable d'en détenir une, si celle de votre employeur est insuffisante.


Vérifiez-vous, à quelques reprises chaque année, l'état de vos installations dans le gymnase (espaliers fixes et mobiles, buts de handball, de soccer, engins de gymnastique, paniers de basketball, tapis, etc.)?


Vérifiez-vous avant chaque cours l'état et la disposition du matériel utilisé?


Si votre salle comporte à vos yeux des risques pour la tenue de cours d'éducation physique sécuritaires, en avez-vous avisé par écrit et rapidement les autorités concernées?


Lorsque vous enseignez, prenez vous toujours le soin d'insister auprès de vos élèves sur les règles de sécurité inhérentes à chaque activité, même s'ils vous affirment les connaître toutes?


Pendant vos cours, restez-vous toujours à votre poste à l'intérieur du gymnase, même lorsque vous bénéficiez de la présence d'un(e) stagiaire?


Pendant votre enseignement, avez-vous tendance à vous asseoir sur un banc pour bavarder avec quelques élèves?


Pendant votre enseignement, gardez-vous toujours un oeil sur l'ensemble des activités se déroulant dans le gymnase?


Pendant votre enseignement, intervenez-vous auprès d'un élève fautif ou éprouvant quelque difficulté que ce soit dès que vous constatez le problème?


Lors d'un accident quelconque, référez-vous immédiatement le cas à la direction ou à la secrétaire de l'école?


Lors d'un accident, avez-vous tendance à vouloir administrer les premiers soins vous-même dans votre gymnase (manoeuvre particulièrement délicate, pour ne pas dire extrêmement risquée...)?


Après un accident, prenez-vous le soin de rédiger au plus tôt un rapport écrit décrivant tous les faits s'étant produits avant, pendant et après le dit accident?


Si vous devez absolument quitter la salle pour un instant, prenez-vous le temps de faire asseoir vos jeunes élèves, d'interrompre les activités, et de demander à une autre personne ayant autorité de surveiller vos élèves durant votre absence?

Si tous ces points ne vous posent aucun problème de conscience, c'est sans doute parce que vous agissez tout naturellement en bon père de famille lorsque vous êtes en présence d'élèves! Dans ce cas, vous n'avez effectivement rien à craindre du point de vue légal puisque personne ne pourra faire la preuve, hors de tout doute, que vous avez mal agi lors d'un incident résultant en une blessure.

Si par contre vous avez du mal à coller cette description à votre vécu, peut-être devriez-vous réviser votre mode de fonctionnement. Il en va peut-être de la sécurité de vos élèves, de votre réputation et de votre moral...



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