Amélioration de la santé: traitement ou prévention?

Les milieux hospitaliers du Québec éprouvent de sérieuses difficultés à répondre à la demande sans cesse grandissante de soins à la population. N'y aurait-il pas lieu de mettre davantage l'emphase sur la prévention? Olivier Girondier le croit.



Le 22 mars 2001, Olivier Girondier, étudiant en éducation physique et à la santé à l'UQTR, écrivait:

Oui, le système de santé québécois est en crise, tout le monde le dit, les preuves sont flagrantes, notamment en région, et pas forcément éloignée (cf. cas du Centre Hospitalier du Centre-Mauricie).

Le pire c'est que cela fait quant même un bon bout de temps que ça dure. Et le gouvernement, après avoir été le moteur de cette crise en coupant allégrement dans le budget, essaie de se rattraper en réinvestissant dans le réseau de la santé.

Mais est-ce vraiment la solution idéale? Est-ce qu'il est normal de payer un traitement pour un cancer des poumons à un fumeur qui sait pourtant que le tabac provoque ce genre de maladie? Est-ce qu'il est normal de rembourser un pontage coronarien à une personne se gavant de hamburger, de chips et de bières à longueur de journée?

Il faut savoir que les facteurs influençant la santé sont les suivants: la biologie humaine pour 27%, l'environnement pour 19%, le style de vie pour 43% et le système de soins pour seulement 11%!(1)

Cela veut dire que nous finançons le développement d'un facteur n'ayant que 11% d'effet sur l'état de santé de la population. Il y a de quoi sérieusement remettre en question nos stratégies ou plutôt celles du gouvernement.

Alors la vrai solution n'est-elle pas d'agir sur les habitudes de vie, qui influencent à 43% notre état de santé, et donc de faire de la prévention? Attention, par prévention, je n'entend pas simplement promouvoir des habitudes de vie favorables à une bonne santé. Ce terme signifie faire acquérir ces saines habitudes de vie à la population afin de réduire les risques de maladies et blessures et donc les coûts de santé. Nous pourrions donc remplacer le terme «prévention» par l'expression plus spécifique d'«éducation à la santé». D'ailleurs, «l'Organisation Mondiale de la Santé fait de l'éducation pour la santé la première des huit composantes essentielles des soins de santé primaires (OMS, 1983)».(2)

Pour vous convaincre de la nécessité de la prévention, voici quelques statistiques: «Condition physique Canada a calculé que les coûts directs et indirects des soins de santé se situent à 2,5 milliards de dollars par année pour les maladies liées à l'inactivité physique (cardiopathies, hypertension, obésité, ostéoporose, etc.).» (3a)

«.au Canada, on évalue que l'influence de l'activité physique sur la diminution des frais de santé reliés aux maladies coronariennes seulement, permettrait d'économiser 41 M $ si on augmentait de 3% la pratique de l'activité physique [.] et de 137 M $ si cette hausse se situait à 10%.» (3b)

Au Canada, près de 60% des 12 à 21 ans ne répondent pas aux normes d'une bonne condition physique. (4)

80% des maux de dos sont attribuables au manque d'exercice et à une condition physique inadéquate. (5)

La sédentarité à l'âge adulte est un facteur de risques pour la santé équivalant au fait de fumer un paquet de cigarettes par jour. (6)

De 1981 à 1988, il y a eu une augmentation de l'obésité de 50% chez les enfants canadiens. (7)

Et la proportion de jeunes Québécois de 15 à 19 ans aux prises avec un excès de poids a augmenté de 1987 à 1993. (8)

50 à 65% des écoliers et élèves de 8 à 18 ans présentent des faiblesses ou des défauts de la posture, 30% présentent un surpoids, 20 à 25% laissent apparaître des faiblesses du systèmes cardio-vasculaire ou de la régulation du système cardio-vasculaire. (9)

Au Québec, chaque semaine, en moyenne, les enfants sont assis plus de 21 heures sur les bancs de l'école et ils passent, en plus, environ 25 heures devant la télévision et l'ordinateur. (10)

Il me semble qu'à la vue de certains de ces chiffres, il est clair que la prévention doit commencer jeune. Maintenant, où cela doit-il se faire et par qui? L'endroit idéal semble être inévitablement l'école parce qu'elle accueille pratiquement tous les jeunes du Québec. La personne qui pourrait donc avoir la responsabilité de l'éducation à la santé est donc le titulaire. Mais avec les autres matières (mathématiques, français, sciences, etc.) à enseigner, cela fait quant même beaucoup de tâches pour une seule personne. Alors les bureaucrates du Ministère de l'éducation du Québec (MEQ), qui pour une rare fois ont pris conscience de la réalité du terrain, ont réfléchi à ce problème et ont trouvé une solution. Avec l'entrée en vigueur de la réforme, ce sera au professeur d'éducation physique d'enseigner dorénavant l'éducation physique et à la santé; après tout, lors de son cursus universitaire, il suit des cours en biologie humaine, en nutrition et maintenant en éducation à la santé, en plus des cours en enseignement de l'éducation physique.

Quelle belle volonté! Mais il y a quand même un énorme problème à résoudre: avant la réforme, les enseignants en éducation physique n'avaient déjà pas assez de temps pour faire acquérir aux élèves toutes les habiletés motrices, mentales et sociales du programme («Au Québec, 75% des commissions scolaires au niveau primaire ne respectent pas les 120 minutes d'éducation physique par semaine prévues par le régime pédagogique» (11)).

Pensez-vous vraiment que, maintenant, avec le double mandat éducation physique-éducation à la santé, ils ont assez de temps? D'autant plus le MEQ a décidé d'introduire l'apprentissage de l'anglais en 3ème année du primaire; or les spécialistes (enseignants en éducation physique et à la santé, en musique, en arts et en anglais) doivent se partager 3 heures/semaine sur les 23,5 heures que l'enfant passe à l'école. Cela diminue donc encore la durée allouée à l'éducation à la santé.

À l'heure actuelle, le débat n'est pas de décider si l'éducation physique et à la santé est meilleure que l'anglais, la musique ou les arts, ces trois matières étant aussi indispensables au développement de l'enfant. Mais il est de prendre une décision quant à l'avenir de notre société: voulons-nous un peuple en mauvaise santé (cf. statistiques précédentes) et un système de santé à la dérive?

La Fédération des éducateurs et éducatrices physiques enseignants du Québec (FÉÉPEQ) a donc décidé d'agir pour contrer ce phénomène de détérioration de l'état de santé des Québécois et notamment des jeunes. La FÉÉPEQ a lancé (avec l'aide de nombreux partenaires*), le Mouvement PEP (Par l'Éducation Physique). Celui-ci consiste à sensibiliser la population et les conseils d'établissement des écoles (qui décident de la répartition du nombre d'heures entre les différentes matières) à l'état de santé des jeunes et aux bienfaits (physiques, mentaux, sociaux et académiques) de l'éducation physique et à la santé en milieu scolaire. La recommandation internationale est de 210 minutes d'activité physique par semaine. Le Mouvement PEP, tenant compte de la réalité québécoise, demande 150 minutes/semaine.

Une autre action vient de s'amorcer il y quelques semaines. Yves Potvin, un enseignant en éducation physique, a lancé une pétition dans Internet, par le biais de son site web La bande sportive E.P.S. (en passant, ce site a été récompensé par de nombreux prix pour son excellence pédagogique). La nouvelle de l'existence de cette pétition s'est rapidement propagée (articles dans La Presse, Le Soleil, Le Devoir; autres sites web). Pour en savoir plus, vous pouvez lire le texte de M. Potvin et de la lettre qui sera envoyée aux différents ministres concernés par l'éducation physique et à la santé avec la pétition.

Nous vous invitons aussi à aller faire un petit tour à la table tenue au CAPS par l'Association des étudiants en éducation physique et santé de l'UQTR, mardi 27 et mercredi 28 mars; vous pourrez y signer une version papier de la pétition.

À ceux qui pensent qu'augmenter le temps d'éducation physique au détriment des autres matières va diminuer les apprentissages dans celles-ci, je réponds que le gouvernement pourrait augmenter le nombre d'heures obligatoires passées à l'école et que de nombreuses recherches et études prouvent que l'augmentation de l'éducation physique maintient ou améliore le rendement académique. Par exemple, «à Trois-Rivières, une étude longitudinale (1970-1978) conduite auprès de 546 enfants des deux sexes, âgés entre 6 et 12 ans, provenant également d'un milieu urbain et rural et inscrits dans quatre commissions scolaires différentes, démontre qu'il existe aucune détérioration du rendement scolaire chez les élèves qui ont été soumis à 5 heures d'éducation physique par semaine. Au contraire, bien que le premier groupe consacrait 14% moins de temps à l'apprentissage de matières dites académiques (substitution quotidienne d'une heure de cours remplacée par une heure d'éducation physique) on a constaté une amélioration des résultats, particulièrement en mathématiques.» (12)

Alors? Une société en santé ou un système de santé à l'agonie? Une signature peut faire la différence.


Olivier Girondier
Étudiant en éducation physique et santé de l'UQTR

Note de l'auteur:

*.Fédération des kinésiologues du Québec, Conférence québécoise des responsables universitaires en éducation physique, Fédération québécoise du sport étudiant, Participe-Action, Fédération des éducateurs et éducatrices physiques réadaptateurs du Québec, ainsi que des athlètes comme Sylvie Bernier par exemple.


Références

(1) Genver G.E.A. An epidemiological model for health policy. Soc. Ind. Pre., vol 2, p 197.

(2) Hagan L.: L'éducation pour la santé: la promotion de la santé: concepts et stratégies d'action. Anctil H. et collaborateurs, 1990, p. 41.

(3) Larouche R. (1995). Un peuple moins sédentaire et en meilleure santé à travers l'éducation physique et la vie active, document de support au mémoire présenté à la commission des États Généraux sur l'éducation au Québec. Sainte-Foy: Éditions l'Impulsion. a, p. 20; b, p. 26.

(4) Stephens T. et Craig CL. (1990). Le mieux-être des Canadiens et Canadiennes: faits saillants de l'Enquête Campbell de 1988. Ottawa, Institut canadien de recherche sur la condition physique et le mode de vie.

(5) Mc Quade KJ, Turner JA, Buchner DM (1988). Physical fitness and chronic low back pain. An analysis of the relationships among fitness, functional limitations and depression. Clin Orthop, (233): 198-204. Et Trudeau F, Laurencelle L, Tremblay J, Rajic M et Shephard RJ (1998). Follow-up of the Trois-Rivières Growth and Development longitudinal study. Pediatric Exercise Science, 10, 368-377.

(6) Powell KE et al. (1987). Physical activity and the incidence of coronary heart disease. Annual Reviews of Public Health, 8, 253-287.

(7) Stephens T. et Craig CL. (1990). Le mieux-être des Canadiens et Canadiennes: faits saillants de l'Enquête Campbell de 1988. Ottawa, Institut canadien de recherche sur la condition physique et le mode de vie. Et Enquête Condition Physique Canada (1983). L'activité physique et les jeunes au Canada. Ottawa, Condition Physique et Sport Amateur, 70 pages.

(8) Camirand J. (1995). Un profil des enfants et des adolescents québécois. Enquête sociale de santé 1992-1993. Monographie #3. Montréal, Santé-Québec.

(9) Hollaman/Hettinger 1980, 596; Wasmund-Bodenstedt/Braun 1983, 16-18. Cités par Weineck J. (1992). Biologie du sport. Paris : Vigot, Collection Sport en enseignement. p. 355.

(10) Russell S., Hyndford C. et Beaulieu A. Une vie active pour l'enfance et la jeunesse canadienne: profil statistique. Institut canadien de la recherche sur la condition physique et le mode de vie, p. 30.

(11) M.E.Q. Les régimes pédagogiques. Rapport annuel sur l'application et l'applicabilité. Septembre 1990, p.11.

(12) Shephard R.J., Lavallée H., Jequier J.C. et coll. Un programme complémentaire d'éducation physique, étude préliminaire de l'expérience pratiquée dans le district de Trois-Rivières.



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