Rationaliser ses états d'âme

L'enseignement nous porte parfois à remettre en question bien des choses...

Aujourd'hui, je n'ai pas le goût de parler d'enseignement, ou très peu. Les problèmes pédagogiques, qu'ils soient d'ordre technique ou organisationnel, ne me préoccupent pas vraiment à vrai dire...

Non, aujourd'hui, j'ai le goût de parler un peu de ce qui se passe dans mes tripes, de ce qui m'amène à réfléchir sur le sens de mon travail, et même sur la vie. Je déroge d'ailleurs d'une règle non-écrite en journalisme interdisant presque l'usage du "je" dans un article. C'est dire à quel point je prévois sortir de mon cadre habituel d'écriture.


Il y a quelques mois, j'ai eu le grand malheur de tomber du haut de la scène dont j'endure la présence depuis 12 ans déjà dans notre gymnase. J'ai beau m'en plaindre chaque année, mentionner à mes supérieurs qu'elle présente un danger certain pour les élèves, dans le cadre des cours d'éducation physique, rien n'y fait. La scène est toujours là!

J'ai toujours défendu aux jeunes d'y monter pour des motifs évidents de sécurité, et c'est finalement moi qui m'y suis blessé. Perte d'équilibre (imprévue, évidemment!) suivie d'une entorse sévère de la cheville; je suis condamné à rester à la maison pour encore plusieurs semaines.

Chez bon nombre de personnes, cette éventualité n'aurait sans doute rien de bien épouvantable. Bien au contraire, on serait même tenté de prétendre qu'un accident du genre ferait bien l'affaire de quelques travailleurs.

Pourtant, depuis que j'ai un peu plus de temps pour réfléchir, je constate à quel point ma simple présence à l'école est devenue importante pour mes élèves (du primaire). N'allez surtout pas mal interpréter mes propos; le jeune enseignant qui me remplace fait du bon boulot aux dires de tous, ce qui me réjouit! La Terre continue d'ailleurs de tourner en mon absence, comme quoi personne n'est vraiment irremplaçable. C'est plutôt sur le plan humain que je sens que mon absence dérange.

Tous les enseignants le diront, il se crée une dynamique particulière dans un milieu scolaire, particulièrement avec des enfants, lorsqu'on passe plusieurs années dans une même école. Dans mon cas, après 12 années, j'ai souvent eu d'abord à enseigner à la soeur, puis au frère, puis à l'autre frère avant de connaître la petite dernière de la famille. J'ai même eu le plaisir de les accueillir très jeunes, dans certains cas, pour ensuite les voir quitter le primaire vers des horizons inconnus, avec un petit pincement au coeur.

Souvent, avant même d'avoir ouvert la bouche pour une première fois avec de nouveaux élèves, nous sommes connus. Même nos blagues d'antan pour réchauffer un peu l'atmosphère du début d'année sont attendues. Déjà, un bon bout de chemin est fait dans la création d'une certaine forme de complicité, sans même avoir eu à prononcer le moindre mot.

Implication humaine

Le secret de cette complicité entre l'enseignant et l'élève? S'impliquer humainement.

Nous sommes des transmetteurs d'informations, de connaissances, de bonnes habitudes de vie et des promoteurs de la santé. Notre obligation professionnelle de bien planifier, prévoir et encadrer peut parfois nous fermer les yeux devant un autre aspect de la personne plus subtil: son affectivité.

Notre influence auprès des jeunes est énorme, pour ne pas dire effroyable. L'éducation physique jouit d'une popularité presque inébranlable auprès des élèves selon toutes statistiques. Dans cette optique, il n'est donc pas étonnant d'apprendre que nos gestes et surtout nos paroles deviennent automatiquement des sujets de conversation bien nourris au retour à la maison, lors du repas en famille, ce qui nous confère un statut particulier aux yeux des jeunes.

D'abord simples enseignants, nous personnalisons donc aussi, un peu, les rôles de confidents, de motivateurs et d'apprentis psychologues. En ce sens, ces responsabilités que les élèves nous attribuent sont épouvantablement lourdes de conséquences et présentent un certain risque d'outrepasser nos compétences.

Je me souviens bien d'une élève très rebelle, il y a de cela plusieurs années, qui en voulait presque à l'humanité au grand complet de ne pas la comprendre. À la maison, elle avait vécu la séparation de ses parents tantôt avec déchirement, tantôt avec rage. Elle contestait ouvertement l'autorité de sa mère avec qui elle continuait de partager la maison familiale. À l'école, ses relations avec autrui étaient pénibles, tant avec les autres élèves qu'avec le corps enseignant.

Un matin, alors que sa mère la conduisait en voiture à l'école, comme chaque jour, elle a refusé d'en descendre, ni même de retourner chez elle. Elle vivait un blocage total, entièrement recoquillée sur elle-même. En fin d'avant-midi, n'ayant plus aucun argument à lui servir, sa mère est entrée en pleurs dans l'école, demandant désespérément de l'aide à qui voulait bien l'entendre. Après plusieurs minutes, même le directeur de l'école n'avait pas réussi à la convaincre d'ouvrir la porte de la voiture pour le laisser monter. Comme je n'avais aucun groupe d'élèves sous ma responsabilité à ce moment, je suis sorti pour tenter de la convaincre à mon tour, sous le regard un peu incrédule de tous.

Après quelques secondes de silence à nous regarder à travers la glace, j'ai pu prendre place à bord. Même une fois assis, je n'avais absolument pas idée de ce que je pourrais dire ou faire. J'avais agi instinctivement, sans réfléchir. Après de longues minutes d'attente, le silence fut rompu. Peu de temps avant la reprise des cours de l'après-midi, nous sommes sortis du véhicule, sans grands sourires, mais aussi sans dispute. Ce n'est qu'une fois de retour à l'intérieur que j'ai réalisé que je venais de m'immiscer à l'intérieur d'un problème d'une incroyable ampleur, qui dérogeait de beaucoup de mes responsabilités professionnelles.

À partir de ce moment, pour cette élève, j'ai eu l'impression de devenir une référence, un trait d'union entre tout ce qu'elle haïssait de l'école (et un peu de sa vie) et elle-même. C'est lourd, très lourd, exigeant, et dangeureux.

L'élève en question a terminé ses deux dernières années du primaire à notre école en ne manquant pas de faire le détour chaque jour pour me saluer. Parfois, le beau sourire qui l'accompagnait me disait que tout allait bien. Parfois aussi son regard absent me laissait voir qu'elle avait simplement le goût de parler, ce qu'elle faisait généralement. En éducation physique, même si elle n'était pas vraiment douée, elle faisait des efforts impressionnants pour arriver à ses fins, ce qui contrastait souvent avec son rendement en classe.

Et le lien avec ma cheville?!

Bah! En fait, il n'y en a aucun.

Cet épisode qui s'est produit dans les premières années de ma carrière d'enseignant m'a ouvert les yeux sur l'étendue de notre influence et le bien, ou le tort, qu'on peut faire volontairement ou non aux élèves.

Maintenant, pour la première fois de ma vie, je suis absent de mon boulot pour une période qui dépasse de beaucoup celle d'une simple grippe. Je reçois depuis de nombreux envois sous formes de lettres, cartes et messages électroniques d'élèves qui prétendent s'ennuyer de moi. Et je les crois. Je pense à eux moi aussi.

Ils me disent aussi que ma blessure est grave, que j'ai dû souffrir terriblement. Ça aussi je l'ai cru, du moins jusqu'à hier...

Hier, en effet, j'ai appris qu'une bonne amie à moi, dans la jeune trentaine, enseignante elle aussi, est atteinte d'un cancer avancé qu'on a diagnostiqué sur le tard. Pendant que je grimace au cours de mes traitements de physiothérapie, elle lutte de son côté pour sa survie avec une volonté déconcertante.

Bon Dieu! qu'on rationalise en apprenant de telles nouvelles! Jamais plus je ne me plaindrai de mes multiples entorses.

C'est à elle que je dédie mes pensées aujourd'hui. Puissent-elles la réconforter un peu en cette pénible épreuve.


Vos commentaires...

De Jean-François Gaudreault:

"Bonjour Yves!

J'arrive de travailler (même si ce n'est pas un travail pour moi!) et, encore une fois, j'en ai pas encore assez de l'éducation physique; ainsi j'ai fait un détour par NOTRE site de "La bande sportive". Dans la rubrique "Intello", j'ai lu ton texte sur tes états d'âme en tant que personne "presque" indispensable dans ton école.

Tout au long du récit, d'une part je t'enviais et d'une autre part je te comprenais. Je t'enviais car, étant nouveau dans le domaine et ainsi obligé de me démener dans quatre écoles différentes, j'ai bien trop hâte de pouvoir être attaché à UNE SEULE école comme toi; je te comprenais aussi car, lorsque je ne vais pas dans une de mes écoles pendant quelques jours, je m'ennuis de MES élèves.

Comme le laissait transparaître ton texte, les élèves sont importants pour nous mais, bien plus encore, nous sommes importants pour eux. Nous sommes en fait les seuls enseignants qu'ils voient sans jamais avoir un bureau comme intermédiaire: banal à première vue mais ce n'est pas du tout le cas.

Les élèves que je rencontre, je ne les connais que depuis le début de cette année mais ils sont tout aussi importants à mes yeux que si je les connaissais depuis longtemps. Il y a une telle interaction qui s'est développée depuis le début de l'année que je trouverais difficile de devoir quitter mon poste pour une longue période. Il est certain qu'ils ne m'aiment pas tous également mais, après quelques frictions mineures, je sens maintenant que l'école toute entière (professeurs et élèves) m'accepte très bien.

Les éducateurs physiques sont privilégiés de par leurs fonctions dans l'école. Nous nous devons de les assumer avec professionnalisme. Il ne faut pas prendre à la légère l'impact que nous avons sur nos jeunes, ils nous regardent avec de grands yeux et ils retiendront beaucoup des valeurs inculquées.

Une autre journée d'enseignement se termine. Heureusement, demain il y en aura une autre, après-demain aussi, et le semaine prochaine aussi; et ce jusqu'en fin juin. En souhaitant m'y rendre en santé... La chance devrait être de mon côté, je n'ai pas de scène dans aucun de mes gymnases!

Bye Yves et continue ton bon travail.



Nos chroniques | Reportages | Débats et opinions | Portraits