Une génération d'adultes négociateurs

Texte paru dans La Presse du lundi 3 mai 2010

Je n’en peux plus de voir cette pub à la télé!

Chaque fois que l'entreprise Kellogg nous vante les mérites de ses céréales Rice Krispies à saveur de vanille, force est d’admettre qu’elle expose, en quelques secondes, un problème de société de plus en plus perceptible. Au petit déjeuner, une mère de famille offre les fameuses céréales à son jeune garçon qui refuse obstinément d’y goûter. Devant l’insistance de sa mère, le garçon finit par perdre patience et répond sur un ton particulièrement insolent : « J’EN VEUX PAS! »


Loin de paraître offusquée — elle donne davantage l’impression d’être dépassée — la mère du garçon décide de recourir aux services de son frère aîné, qui, lui, aime bien les céréales en question, pour finalement convaincre son jeune fils de les manger. Une victoire stratégique pour tous les parents aux prises avec des enfants têtus? Peut-être bien. Mais également une publicité-miroir d’un courant fort répandu depuis quelques années : la naissance d’adultes négociateurs.

On impose de moins en moins, on propose. On ne parle plus de punitions, on donne des conséquences. De plus en plus, on cherche à démontrer au jeune qu’il est respecté en tant qu’être humain. Fort bien! Mais un problème émerge maintenant de ce virage dans notre relation avec les jeunes, à 180 degrés chez certains. La notion de « hiérarchie » semble vouloir disparaître de l’éducation transmise au sein de plusieurs familles québécoises.

On souhaite être respecté de son fils, de sa fille, pouvoir l’aimer et obtenir sa collaboration sans le brimer dans ses droits d’être un enfant. Pour ce faire, on en fait à tort un ami, parfois même un confident. Petit à petit, la fameuse phrase « J’EN VEUX PAS! » se répète, à la maison, puis à l’école. Et avec le temps, le jeune finit par confondre les notions de droits, devoirs, privilèges et caprices.

Si la relation parent-enfant devient plus chaotique, le contact du jeune en question avec d’autres adultes peut engendrer des tensions, pour ne pas dire des turbulences, parce que les valeurs qui lui sont « imposées » ne correspondent plus à son environnement familial. Ses besoins, très personnels, voire ses caprices, qui obtiennent pourtant satisfaction à la maison, s’opposent alors diamétralement aux intérêts d’une collectivité comme un groupe d’élèves. Les appels à la maison, les rencontres parents-enseignante et les commentaires négatifs portés au bulletin de notes se multiplient… Et l’adulte négocie davantage en promettant un nouveau Xbox, si tout se passe bien à la prochaine étape scolaire.

Certes, notre relation avec l’enfant — et par ricochet avec l’élève — mérite d’être harmonisée avec des valeurs plus respectueuses de son unicité, peut-être en y ajoutant un soupçon de vanille. Il importe cependant d’y inclure des balises claires, pour tout le monde, avant que cette relation ne fasse « CRIC! CRAC! CROC! »

Texte publié le 15 avril 2010

Note de l'auteur:

Cet article a fait l'objet de l'émission
"L'après-midi porte conseil" du 11 mai 2010 avec Dominique Poirier, sur les ondes de la Première Chaîne de Radio-Canada. On peut écouter ladite émission à partir du site de la société.



Vos commentaires

"Aujourd'hui les enfants argumentent sans cesse. Reposent toujours la même question dans l'espoir d'avoir une réponse positive. Ce n'est plus maman qui a raison mais les enfants qui ont raison."

— Nathalie THIBAULT (Alma, Québec), 6 novembre 2016



"Je suis tout à fait d'accord avec ton point de vue Yves. Les adultes sont devenus des négociateurs.

"Exercer l'autorité parentale n'est pas une mince affaire. Notre expérience nous amène à penser que si cette autorité n'est pas collectivement assurée par la communauté adulte, la tâche est rude. Pour les parents qui considèrent qu'il y a des domaines où l'on ne négocie pas, si les autres parents de l'entourage des enfants ne sont pas sur la même longueur d'onde, c'est la catastrophe. Je pourrais citer une foule d'exemples dans notre entourage. (...)

"Je pense que le problème en France, je ne sais pas au Québec, c'est que les adultes n'ont plus comme préoccupation majeure l'éducation de leurs enfants. Leur esprit est plus préoccupé de divorcer, retrouver un nouveau partenaire, partir en vacances avec, sans les enfants, refaire sa vie, gérer leur job, ou de bien être personnel, etc. On parle de famille recomposée, on oublie de dire que pour qu'une famille soit recomposée, il a fallu que la précédente soit décomposée. C'est là le plus grave. Les enfants sont soit chez Papa, soit chez Maman, mais il n'ont plus de chez-eux. Comment dans un tel contexte, où ils perdent les repères solides, peuvent-ils faire confiance à des adultes? Les adultes ne sont plus crédibles à leurs yeux, la porte est ouverte à toutes les dérives et la négociation est une compensation pour les parents qui ont alors l'impression de se racheter.

"Ici on parle des adulescents, c'est à dire des adultes qui réagissent en adolescents. Je ne sais pas si ce phénomène est aussi criant chez vous?

"Pour les parents qui se préoccupent de leurs enfants, difficile de jouer les éducateurs dans ces conditions. Tenir bon est un exercice d'équilibriste. De temps en temps, ils tombent et il n'y a pas de filet... En fait, on enseigne à peu près tout, sauf à être parent!

"Je ne sais plus quel sage disait que pour élever un enfant il fallait tout un village, mais c'est exactement cela, tout le monde doit se sentir responsable. Pour l'instant on est loin du compte avec le chacun chez soi et le chacun pour soi et la tâche est immense pour réinitier une société où l'éducation ne consiste pas à laisser les enfants consommer du virtuel.

"Il y a des jours ou j'ai envie de porter plainte pour non assistance à enfants en danger contre cette société qui n'est pas capable de réagir fasse au mal être qu'elle engendre pour les jeunes et qui se traduit par la consomnation d'alcool et diverses drogues qui anéantissent l'espoir de toute génération.

"Voilà c'était mon chapitre : la parentalité c'est l'affaire de tous."


— Marie JOURDREN (Lorient, France), 13 mai 2010



J'en parle:
http://sierra.mmic.net/fl2.htm
http://sierra.mmic.net/parent.htm
http://sierra.mmic.net/enfant_roi.htm
Bravo!


— Serge BELLEMARE (Montréal, Québec), 12 mai 2010

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